Le Devoir an Ayiti

Jean-Claude Duvalier, à son arrivée en Haïti<br />
Photo: Dieu Nalio Chery/AP Jean-Claude Duvalier, à son arrivée en Haïti

Duvalier est accusé (18 janvier)

Jean-Claude Duvalier est rentré à l’hôtel Karibe, où il loge, avec sa femme. Il a aujourd’hui été accusé de corruption, vol et détournement de fonds. À sa sortie du parquet, dans une bousculade monstre, celui-ci n’a pas commenté les accusations. Il est rentré dans un convoi escorté par des agents de la MINUSTAH et des agents de la police nationale haïtienne. Il devrait tenir une conférence de presse demain (mercredi) vers 14h.

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Duvalier interrogé (18 janvier, 14h30)

Jean-Claude Duvalier subit en ce moment un interrogatoire à l’intérieur du Parquet d’Haïti, mais les journalistes n’y ont pas accès. Devant le Parquet d’Haïti, qui a d’ailleurs été relocalisé dans la tour de l’organisme USAID en raison du tremblement de terre, plus de 500 manifestants pro-Duvalier s’agitent et scandent des slogans de soutien à Duvalier. Certains crient aussi «Arrêtez Préval!».

L’ambiance est très chaotique, mais la course des manifestants et des journalistes qui ont suivi le convoi de voitures qui transportaient «Bébé Doc» l’a été encore plus. Plusieurs accidents sont survenus, dont deux accidents de moto.

Ce n'est donc pas une arrestation à proprement parler. D'ailleurs, quand Bébé Doc est apparu dans l'escalier de l'hôtel Karibe, qui est à aire ouverte, il était tout sourire et sa conjointe aussi. L'ex-dictateur a salué les manifestants avant de déjouer les journalistes et de sortir par l'arrière de l'édifice.

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Arrestation de Duvalier?
(18 janvier, midi)

La rumeur tend à se confirmer. Un camion de police style panier à salade est devant l’hôtel Karibe à Pétion-Ville, très près de l’entrée, comme si on s’apprêtait à embarquer quelqu’un. Selon une source policière, des juges de paix et des commissaires de police seraient devant la porte de la chambre de Jean-Claude Duvalier à l’hôtel Karibe.

Ils sont entrés dans la bousculade, assaillis par les caméras et les journalistes. Ça joue très dur entre les journalistes et quelques gardes de sécurité ont tenté de contrôler la foule.

Jusqu’ici, aucun d’entre eux n’a voulu faire de déclaration. Sauf l’ancien ambassadeur en France sous Duvalier, Henri Robert Sterlin. En tant que politologue, il s’est réjoui de ce moment «historique», mais a dit qu’il ne savait pas ce qui se passait à l’intérieur. Il a évoqué les deux options possibles: l’expulsion ou l’arrestation de l’ex-dictateur.

Dans la ville, tout est calme pour l’instant à part quelques rassemblements pacifiques de militants des droits humains et de gens qui dénoncent vivement le retour de l’ex-tortionnaire. L’action se déroule surtout devant l’hôtel Karibe et est rapportée à la radio et la télé par une cinquantaine de journalistes étrangers et des Haïtiens.

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Duvalier reste silencieux
(17 janvier)

Une cinquantaine de journalistes, photographes et caméraman faisaient le pied de grue ce matin devant le chic hôtel Karibe à Pétionville espérant pourvoir parler à Jean-Claude Duvalier.

Tel que l’avait annoncé sa femme hier, une conférence de presse devait se tenir aujourd’hui. La rumeur voulait que ce soit à 9h. Étrangement, il n’y avait que très peu de médias haïtiens et en général, très peu de sécurité, à part quelques agents en civil.

Il était interdit pour les journalistes d’entrer mais il a été possible de voir ce qui se tramait dans le hall d’entrée à travers la grille de l’hôtel.

Des hommes en complets se sont promenés dans le hall et chaque fois, cela avait pour effet d’alerter les journalistes qui croyaient que quelque chose allait se passer. Ce n’est que vers 11h30 que des personnes disant s’occuper des communications de M. Duvalier sont sortis à l’extérieur pour parler aux journalistes.

La conférence de presse n’allait pas pouvoir avoir lieu à l’hôtel Karibe par manque de places pour y accommoder tous les journalistes. Cette annonce a beaucoup déçu les journalistes qui ne pouvaient pas croire à ce manque d’organisation. Plus tard, Henri Robert Sterlin, secrétaire général de l'Institut National de Gestion et des Hautes Études Internationales (INAGHEI) et ancien ambassadeur haïtien en France sous Duvalier a accepté, contre son gré, de répondre à quelques questions qui fusaient de toutes parts.

Pourquoi Duvalier est ici? Pour combien de temps? Il a donné bien peu de réponses. «Jean-Claude Duvalier est revenu pour revoir son pays comme simple citoyen. Il ne s’implique pas dans la politique. Il ne veut pas de politique, moi-même je n’ai pas parlé politique avec lui. Il vient pour voir ses anciens professeurs et ses amis.»

Peu de gens croient ces affirmations. Quoi qu’il en soit, les détails sur la conférence de presse remise à demain seront connus cet après-midi, au plus tard demain matin

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Le retour du dictateur
(17 janvier)

La rumeur a commencé à circuler en fin d’après-midi hier. Puis, des agences de presse ont eu la confirmation qu’il était à bord d’un avion d’air France en direction de Port-au-Prince. Après 25 ans d’exil en France, l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier revenait chez lui. Il attendait ce moment depuis longtemps.

Très vite, les commentaires ont fusé de partout sur les médias sociaux, surtout sur Twitter. Les gens ont commencé à affluer à l’aéroport. Des malins ont réussi à prendre une photo de lui et à la diffuser instantanément sur ces réseaux. La rumeur confirmée s’est ensuite répandue comme une traînée de poudre.

Le président de la République, René Préval, et sa femme étaient attendus au stade Sylvio-Cator pour assister au spectacle musical commémoratif du séisme organisé par «Haïti en scène». Mais ils ne se sont jamais pointés. Même l’ambassadeur de France a dû quitter peu de temps après le début de la prestation. Quelque chose d’anormal se préparait.

Celui qu’on appelle Bébé Doc a finalement posé le pied à terre à l’aéroport vers 17h30. Il y a littéralement embrassé le sol. À cette heure, la circulation est très intense depuis l’aéroport pour monter dans Pétionville. Il a mis près de deux heures pour faire une distance qui normalement en prendrait une demi-heure.

Dans la capitale, la tension montait. Particulièrement dans Pétionville, où les serveurs des hôtels, les vendeurs de rue, les étrangers et les locaux discutaient de la chose. Le mot Duvalier était sur toutes les lèvres, même si plusieurs n’osaient trop y croire. «Duvalier, ici? Après 25 ans? Je ne m’attendais pas à ça», a lancé visiblement abasourdi un serveur de l’hôtel.

Dans les rues, l’agitation était à un niveau bien plus élevé que la normale à cette heure. Des camions de l’ONU, d’organisations humanitaires et surtout des «pick up» remplis de policiers lourdement armés ont envahi les rues. Il valait mieux circuler en moto dans tout ce brouhaha.

Moment surréaliste dans Port-au-Prince.

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L'évadé de Cité-Soleil (15 janvier)

N’entre pas qui veut à Cité-Soleil. Il faut avoir du temps, une bonne voiture, un chauffeur qui parle créole, qui sait où il s’en va et qui a beaucoup de contacts. Une bonne étoile, peut-être aussi. En certaines époques, les lieux sont carrément infréquentables pour les étrangers. Notre charismatique chauffeur-interprète-accompagnateur avait beaucoup d’entrées dans ce qui s’avère être le plus gros bidonville de Port-au-Prince. C’était notre chance. Le long des routes défoncées s’alignent des petites bicoques de tôles et de plastique. D’autres bâtiments sont en béton, criblés de balles. Ici, la misère s’est répandue comme une traînée de poudre. Selon le recensement par estimation de 2009, il y aurait 240 000 habitants à «Site Soley». Chômeurs, pour la plupart. Jusqu’en 2007, moment où la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) a pris le contrôle, le bidonville était le théâtre d’extrêmes violences, provoquées par des affrontements entre les divers gangs.

Au milieu de «l’arrondissement» Soleil-17 (il y en aurait 34 dans tout le bidonville) se dressent quelques rares maisons de béton à deux étages qui ne se sont pas écroulées lors du séisme. C’est le legs de Jean-Bertrand Aristide, l’ancien président déchu par un coup d’État, aujourd’hui exilé, et qui est encore un héros pour bien des gens ici. Les latrines n’ont pas été vidées depuis qu’il est parti. Non loin de là, des dizaines d’enfants semblent avoir beaucoup de plaisir entre eux. C’est le cœur de Soleil-17.

La voiture est arrêtée par des résidents du quartier. Un homme aux allures de rappeur s’avance avec un grand sourire et se présente sous un faux nom. C’est un leader très influent de ce quartier, un bad boy… «repenti», selon ses dires. Incarcéré, il s’est évadé de prison lors du tremblement de terre. Il nous accueille sans arme.

Cette fois, il accepte de se faire photographier sans sa perruque et ses lunettes fumées, qu’il porte normalement pour ne pas se faire reconnaître. Il parle couramment l’anglais avec un fort accent et son discours est comme un long slam pour dénoncer l’état pitoyable de sa cité. «Je suis né ici, je vais mourir ici. Je sais ce que c’est ici. Tous les jours, un enfant meurt et tombe malade. Tous les jours, quelqu’un va tuer pour avoir quelque chose», dit-il. «Tu vois cette femme enceinte? Elle n’a pas d’argent. Rien. Pas de lait. Rien. Comment tu penses qu’elle se sent?»

Il assure qu’il voudrait faire quelque chose pour sa communauté. Pour que les enfants aient des écoles, pour que plus personne ne soit emprisonné et volé sans raison. Il a été déçu par le président sortant René Préval et ne croit guère en son dauphin, Jude Célestin. Wycleff Jean? Il aurait voté pour lui. Et bien sûr pour Aristide, si les choses s’étaient passées autrement. Lui-même voudrait faire quelque chose. «Mais je ne peux pas tout faire moi-même, seul», dit-il. Tous ses amis sont tombés sous les balles. «Je devrais moi aussi être mort.» Mais il est encore là. Et il nous raccompagnera plus tard à la voiture en montrant du doigt le chauffeur. «That’s my broda, man.You’re always welcome here.»

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Haïti compte ses morts (14 janvier)

Dans le hall de la mairie de Léogâne, ville épicentre du séisme qui a été détruite à 90%, Junio Louidor est assis à une minuscule petite table. Posé devant lui, un grand livre dans lequel il colligera toutes les informations sur les habitants de Léogâne morts durant le séisme.

Depuis le 12 janvier au matin, en Haïti, toutes les communes, villages, villes et même la capitale, Port-au-Prince devront tenir un tel registre de décès qui sera ensuite remis au ministère de l’Intérieur. Les déclarations se font sur une base volontaire. Mais elles aideront grandement à valider les estimations de vies fauchées lors du tremblement de terre. À Léogâne, on en a recensé environ 4800.

Le jour de notre passage, bien des gens avaient préféré aller prier, assister à la messe ou marcher à la mémoire des disparus. À peine une vingtaine de personnes étaient venus signaler le décès de proches. Junio Louidor, qui est le responsable des communications de la mairie et directeur du service de décès, croit aussi que le registre mettra du temps à se faire connaître. «S’il y a une bonne sensibilisation, les gens devraient venir en grand nombre», avance-t-il, confiant.

Il n’empêche que, pour lui comme pour tous ceux qui ont perdu un proche, l’exercice est douloureux. Même s’il n’a pas perdu de proche parent, la vie de Junio Louidor a basculé depuis le tremblement de terre. Sa maison étant trop endommagée, il vit désormais dans une tente avec sa famille. Il se rappelle très bien ce qu’il faisait à 16h53, l’heure fatidique, le 12 janvier 2010. «J’étais à l’extérieur en train d’assister à une répétition d’un spectacle. J’ai senti la terre faire de grosses vagues et j’ai vu un sillon se creuser dans le sol», raconte-t-il.

Après avoir repris ses esprits, il a volé au secours de toutes ces voix qu’il entendait, comme emprisonnées dans le béton. «J’ai pris un marteau et j’ai commencé à frapper sur les murs pour libérer des gens. Mais il y a eu une réplique. J’ai tout lâché pour me précipiter par terre.»

Ce sont ces souvenirs qui lui remontent à l’esprit, lorsqu’il doit écrire dans son grand livre le nom de tous ces défunts qu’il n’a malheureusement pas pu sauver.







6 commentaires
  • Cado - Inscrit 14 janvier 2011 21 h 40

    Haïti a besoin des ''siens''......

    Que l'on étende point le tapis rouge.....mais plutôt celui des raisons qui ont fait fuir souvent les meneurs, les meneuses, les élites originels de ce pays, de cette perle des Amtilles........quelque peu surmenée et affaiblie en ces temps particulièrement difficiles.......

  • ysengrimus - Inscrit 14 janvier 2011 22 h 38

    Un anniversaire amer...

    L’anniversaire du séisme d’Haïti c’est aussi un anniversaire médiatique…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2011/01/12/un-an-a

    Pseudo-mobilisé, distant, cynique, amer…
    Paul Laurendeau

  • Carole Dionne - Inscrite 17 janvier 2011 14 h 08

    JE NE VEUT ÊTRE MÉCHANTE MAIS...

    Je pense que ce pauvre peuple ne s'en sortira jamais. C'est gouvernement corrompu par dessus gouvernement corrompu. Une seule solution` que plusieurs pays se réunissent ensemble pour diriger Haïti. Malgré toute la bonne volonté et la fierté de ce peuple, ils n'auront pas le choix. d'ailleurs, seul les riches se paient de la fierté. Présentement, pauvre Haïti ne peut rien se payer sauf se plaindre.

  • Yvon Bureau - Abonné 17 janvier 2011 20 h 40

    Un autre tremblement

    Haïti n'avait pas besoin d'un autre tremblement... politique, en plus.

    Monsieur Duvalier, svp, retournez en France; vous «aiderez» énormément Haïti ainsi.

  • glanglais - Inscrit 18 janvier 2011 16 h 47

    Un psychopathe.

    Bonjour,

    Avec des gens formés et ayant travaillé de nombreuses années en psychiatrie, j'ai regardé les images de Jean-Claude Duvalier diffusées au cours des dernières heures. La morphopsychologie ne saurait mentir dans pareil cas. Nous sommes en présence d'un malade mental.

    Gaston Langlais - Gaspé.