Tan an sispann an Ayiti

Une jeune commerçante offre ses produits au milieu des débris qui encombrent toujours le centre-ville de Port-au-Prince un an après le séisme.
Photo: François Pesant - Le Devoir Une jeune commerçante offre ses produits au milieu des débris qui encombrent toujours le centre-ville de Port-au-Prince un an après le séisme.
Le Devoir en Haïti (Port-au-Prince) — Il est 15 h tapantes à Port-au-Prince et la voiture est prise dans un trafic monstre. La chaleur est suffocante et les vapeurs d’essence empestent. C’est signe que le cœur de la ville a recommencé à battre, plaisantent les chauffeurs de taxi. Pourtant, à la sortie de l’aéroport, de vastes étendues de tentes et de bâches disposées sans ordre aucun sur des terrains vacants empoussiérés rappellent sans tromper qu’il y a exactement un an jour pour jour, un tremblement de terre d’une magnitude de 7 à l’échelle de Richter ébranlait tout le pays.

Ici, au camp de Maïgaté 2 — de même que dans les quelque 1200 villages de tentes dans le sud du pays —, des milliers de gens se trouvent encore entassés dans les camps de déplacés sans eau potable ni nourriture ni salaire. Comme si le temps s’était arrêté à 16 h 53, le 12 janvier 2010, où quelques secondes ont suffi pour faucher la vie de 250 000 personnes et provoquer le déplacement de près de deux millions d’Haïtiens.

Lyman Leonord était chez lui avec sa femme et ses enfants lorsque la terre a tremblé. « On est sorti en courant avant que le toit ne s’effondre sur nous », raconte cet enseignant, membre du comité qui s’occupe de la gestion du camp, ce qui implique d’assurer la sécurité et de tenir à jour les registres lorsque des organisations s’adonnent à passer pour offrir de l’aide. Un de ses enfants est mort sous les décombres, en offrande à Dieu, souffle-t-il. Et « maison brisée », dit-il en ajoutant que rien n’a pu y être récupéré.

Les premiers jours au camp Maïgaté ont été difficiles. Spontanément, des milliers de sinistrés traumatisés et affligés par le deuil ont pris d’assaut ce terrain vacant pour dormir à la belle étoile, bercés par le bruit harassant des avions qui atterrissaient à toute heure.

Un an plus tard, Lyman Leonord est toujours là. « On ne s’attendait pas à passer tous ces mois-là ici. Dans les pays où l’État prend ses responsabilités et assiste la population, ça ne serait pas arrivé comme ça. Il n’y a aucune instance d’État qui est venue nous voir. Que des ONG internationales qui nous amènent des choses de temps en temps », raconte l’homme de 34 ans, dont la femme est sur le point d’accoucher. « Un an plus tard, rien n’est fait. Et nous sommes dans les décombres. » À peine 5 % des gravats ont été déblayés.

À Pétionville, un quartier de la classe moyenne, le parc qui fait face à la jolie maison « héritage national » du premier ministre de la République a été pris d’assaut par des milliers de sans-logis qui y ont planté leurs tentes, le plus souvent achetées à des revendeurs. Ici, il n’y a que très peu d’installations sanitaires et aucun soin de santé. Orléan Fanfan, le secrétaire général du camp, a perdu ses quatre enfants dans l’écroulement de sa maison. Il s’occupe désormais des problèmes des autres pour oublier les siens. Le bilan, un an plus tard ? « Nous sommes encore aujourd’hui, sous la tente, comme des bêtes », laisse-t-il tomber à demi-mot, honteux. « C’est dur. Mais on se résigne. Avons-nous le choix ? » souligne l’enseignant de formation.

La reconstruction se fait attendre
Pendant que la vie reprend lentement au milieu des décombres, les Haïtiens s’interrogent sur la reconstruction de leur pays en lambeaux. Comment faire avancer le processus dans un pays aussi vulnérable ? L’espoir est ténu, mais personne ne se laissera faire. « Nous sommes des hommes et nous prendrons les moyens pour nous faire entendre, assure Lyman Leonord. Personne ne pourra tolérer d’être ici dans un an. »

Certes, reconnaît Carine Guidicelli, directrice des communications au Centre d’étude et de coopération internationale (CECI), la reconstruction prendra du temps. « Certains titres de propriété ont été perdus. Et en Haïti, il n’y a pas de cadastres. Il faut donc commencer par le début », explique-t-elle.

Les organismes d’aide humanitaire ont souvent les mains liées, déplore une travailleuse humanitaire dépêchée à Petit-Goâve. « On n’avait pas les permis pour construire des latrines ou des centres de traitement d’eau. On ne pouvait pas s’imposer comme ça. La plupart des propriétaires terriens étaient aux États-Unis ou ailleurs. Ça aurait pris une loi spéciale d’urgence », soutient-elle.

Dans l’attente du plan d’urbanisme du gouvernement, les propriétaires privés n’osent pas démarrer la reconstruction à leur frais. « Il faut des plans d’aménagement urbain et pas seulement pour l’année qui vient. Il faut avoir une vision de ce que ça va être dans 20 ans. Ce qui n’a jamais été fait doit être fait maintenant. Il faudra au moins cinq ans à la reconstruction », insiste Mme Guidicelli.

Cinq ans, c’est le temps qu’ont mis les pays de l’océan Indien dévastés par le tsunami de 2004 pour recouvrer leurs esprits. Mais cette fois, le séisme a touché le coeur de la capitale. Port-au-Prince est tombée, de même que le tiers de la fonction publique. « Il y a beaucoup de critiques faites au gouvernement haïtien. Mais comment veux-tu t’organiser après ça ? », note Mme Guidicelli en rappelant que peu de temps après le séisme, une bonne partie de la classe politique influente — même les ministres — vivait dans des tentes. « Si on imaginait que pareil séisme détruisait Montréal à 75 %… Je ne suis même pas certaine que sur le plan de la résilience, on pourrait surmonter ça. » « Et on ne pourrait jamais penser reconstruire la ville après un an », intervient sa collègue, Chantal-Sylvie Imbeault, pour relativiser les choses.

La directrice des services corporatifs au CECI reconnaît qu’il y a beaucoup d’organisations sur place. Mais le réel problème vient davantage du manque de coordination sur le terrain entre les organisations internationales et les ONG, qui n’ont pas toute la même expérience. On estime à 9000 le nombre d’ONG enregistrées. Or, en réalité, elles seraient plus de 20 000. Petites ou grandes, ces organisations ont répondu, dans un élan du coeur, à l’appel de détresse des Haïtiens. Il ne s’agit pas de douter de leur bonne foi, insiste Mme Imbeault. « Il y a un réel cafouillage, un manque de leadership. Certaines organisations connaissent très peu l’humanitaire et le développement à long terme. Ça peut être très dangereux », prévient-elle.

Commémoration dans tout le pays
Pour commémorer le tragique événement, diverses messes et activités se déroulent aujourd’hui toute la journée dans le pays, en particulier à la capitale et dans la ville de l’épicentre, Léogâne. L’ancienne gouverneure générale Michaëlle Jean sera à Port-au-Prince, d’abord à l’Université Quisqueya, où elle prendra part à un rituel de recueillement. Puis, en sa qualité d’envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, elle inaugurera au bureau de l’organisation onusienne à Port-au-Prince une exposition d’oeuvres photographiques de jeunes lycéens. De grandes marches pacifiques se tiendront dans divers lieux stratégiques de la ville, culminant par un recueillement sur les fosses communes. On lancera un registre d’inscription des personnes décédées lors du séisme. Le président sortant, René Préval, sera de la grande cérémonie sur le parvis de la cathédrale de Port-au-Prince qui a lieu ce matin. Et à 16 h 53 heure locale, les Haïtiens seront invités à observer une minute de silence et à lâcher des ballons blancs.

Dans son village de tentes près de l’aéroport, Lyman Leonord, lui, ne participera à aucune marche ni activité publique. « J’irai vivre mon deuil seul et planter un arbre, à la mémoire de l’enfant que j’ai perdu. »

Avec la collaboration de François Pesant​
6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 12 janvier 2011 06 h 06

    Haïti ou le syndrome de...

    ...Se pa fòt mwen*...Cf. M. Patrick lagacé sur www.Cyberpresse.ca
    D'un je ne voudrais, pour AUCUNE considération, vivre ce que vivent une majorité de gens d'Haïti. Je me questionne sur comment vivent celles et ceux composant la minorité...?
    Devant ce qui m'apparaît être modèle...sic d'immobilisme, d'absence de vrai leadership, de consensus, de solidarité vraie et pure, je me questionne sur la pertinence d'un leadership dictatorial POSITIF. D'abord, est-ce possible ? réalisable? Un tel type de leadership a-t-il déjà existé? Ou existe-t-il ?
    Et puis, Il Y a TELLEMENT d'argents mis en cause. Ces aides financières qui ont le don...sic...d'infantiliser, de rendre redevables, de «fermer la boîte». Lorsque le pernicieux langage du «MONEY TALKS» occupe la majorité de l'espace du ailencieux discours et du geste à venir, l'opportunisme intéressé règne alors en dictateur. Et cet opportunisme intéressé peut facilement se déguiser en toute aussi pernicieuse recherche de pouvoirs...sous toutes ses formes et habits. Ajoutez à la recette cette dévorante bactérie appelée la «Stacause», celle dite de déresponsabilisation. Comme ? «Stacause des O.N.G., Stacause de l'O.N.U.» vous avez alors une recette risquant de déboucher sur...l'anarchie ?
    Je questionne et j'en ai peur
    Gaston Bourdages
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com
    Pigiste attaché à www.findstringers.com

  • ysengrimus - Inscrit 12 janvier 2011 06 h 50

    Un anniversaire médiatique…

    L’anniversaire du séisme d’Haïti c’est aussi un anniversaire médiatique…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2011/01/12/un-an-a

    Pseudo-mobilisé, distant, cynique…
    Paul Laurendeau

  • Augustin Rehel - Inscrit 12 janvier 2011 10 h 20

    Tout reste à faire

    C'est affligeant de voir que la communauté internationale a, une fois de plus, échoué lamentablement à secourir des êtres humains dans le plus grand dénuement. Quand on pense que l'ONU peut monopoliser 20 nations pour aller porter la guerre à l'autre bout du monde, et qu'elle est incapable de réussir le même exercice pour remettre sur pied une nation dévatée par un tremblement de terre, il y a de quoi questionner la «bonne conscience» des grands de ce monde.

  • Nestor Turcotte - Inscrit 12 janvier 2011 10 h 46

    Il faut plus que des prières

    La perle des Antilles, dans sa partie ouest, croule sous le poids de la misère. Celle-ci a été engendrée, en grande partie, par les anciens et les nouveaux colonisateurs, qui l’ont spoliée, ravagée, dénudée, émasculée. Son état paradisiaque est devenu l’Enfer de l’Occident qui la regarde, pas très loin, repu dans ses richesses et ses doléances, toujours insatisfaite, insatiable, en demandant toujours plus alors que, tout juste en face, à quelques centaines de kilomètres, les ventres crient, les yeux se gonflent des larmes, les enfants meurent, les abandonnés cherchent, le choléra avance et tue, les maisons sont éventrées, les mains sont tendues, les perdus déambulent dénudés, les vivants cherchent encore leurs morts, les morts dorment et pourrissent sous les poussières des blocs de ciment amoncelés.
    L’an dernier, à cette date, la catastrophe s’ajoutait à la misère démesurée. Un an plus tard, la catastrophe est toujours ouverte, béante, généralisée, inquiétante. Les spécialistes de la misère disent qu’il faut faire plus et faire davantage. Il ne semble pas se demander s’il ne faudrait pas faire autrement tout en faisant davantage.
    Haïti est sans gouvernement. Il faudrait lui en donner un. Provisoire, certes, mais il lui en faudrait un. L’Organisation des Nations Unies pourrait bien le constituer en peu de temps, établir une structure organisationnelle et la mettre en place en quelques semaines. Il lui faudrait ensuite des moyens pour faire du neuf. La technique est disponible pour le faire. Les plans urbains sont transférables. Il existe des cités dans le monde qui ont surgi à partir de rien. Ce serait l’unique et la seule mission de ce gouvernement venu d’ailleurs. Tout en préparant celui qui devra éventuellement le remplacer dans quelques années.
    Les richesses disponibles, venues d’ailleurs aussi, pourraient changer la face de ce si beau pays que j’ai visité trois fois.
    La liste des milliardair

  • Nestor Turcotte - Inscrit 12 janvier 2011 11 h 49

    Je continue...

    La liste des milliardaires est connue dans le monde. Je vous donne deux noms, qui, à eux seuls, pourraient régler le problème haïtien en un tournemain : Carlo Slim Haddad, un homme d’affaires mexicain, considéré comme l’homme le plus riche du monde avec un patrimoine de 54 milliards de dollars américains. Quelqu’un pourrait-il lui téléphoner et lui demander de verser un ou deux milliards pour un pays qui est juste à côté du sien?
    Et un autre coup de téléphone à Bill Gates, cet informaticien américain, âgé de 56 ans, pionnier de la micro informatique, ayant une fortune personnelle estimée à 53 milliards de dollars. Un ou deux milliards de dollars pourraient faire l’affaire.

    Un autre coup de téléphone pourrait être lancé à Warren Buffet (américain) qui possède à lui seul 47 milliards de dollars. Encore deux autres : Mukesh Ambani (homme d’affaires indien) qui, selon le magazine américain Forbes, a une fortune évaluée à 29 milliards de dollars. Et ce petit dernier, Laskshmi Narayan Mittal, autre homme d’affaires indien, spécialisé dans l’industrie sidérurgique, qui, selon le même magazine, serait l’un des cinq hommes les plus riches de la planète avec une fortune évaluée à 29 milliards de dollars. En additionnant les fortunes de ces cinq hommes, on arrive au chiffre étourdissant de 200 milliards de dollars.

    Aucun de cinq messieurs ci-haut mentionnés ne mourrait de faim et de soif, s’ils décidaient de se départir seulement de 2% de leur fortune personnelle.

    ISi les prières peuvent servir - ce que je crois de tout mon être, - elles doivent opérer le miracle. Les visages tuméfiés, les mains amaigries et décharnées, les malades alités et desséchés crient vers vous, chers milliardaires de la planète. Il est plus que temps de redonner un peu de la richesse que vous avez accumulée.