La hausse du baril fait flamber La Paz

Des centaines de personnes ont pris part, vendredi dernier, à une manifestation contre la hausse des prix de l’essence dans les rues de La Paz.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jorge Bernal Des centaines de personnes ont pris part, vendredi dernier, à une manifestation contre la hausse des prix de l’essence dans les rues de La Paz.

Après avoir provoqué de violents heurts dans la capitale bolivienne en annonçant une forte hausse des prix du pétrole avant d'enterrer son décret, le président Morales confirme l'augmentation.

Augmentera, augmentera pas? Depuis une dizaine de jours, les Boliviens suivent avec angoisse les annonces contradictoires de leur gouvernement relatives à une éventuelle hausse des prix du carburant. Malgré l'abandon du décret 748 augmentant le prix de l'essence, après de véritables scènes d'émeutes qui ont secoué la capitale en milieu de semaine dernière, les autorités ont annoncé dimanche que les prix augmenteraient, mais dans le cadre «d'un dialogue avec le peuple». Dans sa déclaration, le vice-président, Álvaro García, s'est cependant bien gardé de mettre une date sur la hausse des tarifs.

Le premier épisode de cette crise entre la population et le président socialiste, Evo Morales, se joue le 26 décembre, en pleine trêve des confiseurs, lorsque Morales décide d'augmenter de plus de 80 % les prix du carburant. Les tarifs (moins de 55 cents le litre de diesel, par exemple) sont jusqu'alors maintenus à un niveau trois fois inférieur à celui pratiqué par les pays voisins à grand renfort de subventions publiques. Ce qui incite à la contrebande vers le Pérou, le Chili ou le Brésil, et devrait occasionner un trou de 380 millions d'euros dans le budget de l'État en 2011. Grande productrice de gaz, la Bolivie importe en effet une grande partie de ses besoins en produits pétroliers, essentiellement du Venezuela et d'Argentine. Elle consomme l'équivalent de 35 000 barils de brut par jour et n'en a produit que 4 500/jour l'an dernier. «C'est une véritable saignée pour l'économie du pays!» tente de justifier le gouvernement, tout en défendant également sa mesure par la nécessité de «motiver» la production pétrolière bolivienne en adoptant des prix plus «internationaux».

Pour faire passer la pilule, Evo Morales se fend devant les téléspectateurs de mesures d'accompagnement comme l'augmentation de 20 % des salaires dans l'éducation, la santé, la police et l'armée ainsi que le saupoudrage d'aides économiques à l'agriculture et au petit commerce. Mais la colère s'empare de la population des grandes villes lorsque, dans la foulée, les transports en commun doublent leurs tarifs et que le marché des produits alimentaires s'enflamme.

«Néolibéral»

Le 30 décembre, la Bolivie est paralysée par la grève: les routes sont bloquées, les transports font grève et des manifestations sont organisées dans les principales villes du pays. Mais c'est surtout à La Paz, la capitale, que la mobilisation est la plus forte. Dans le quartier d'El Alto, l'immense banlieue des migrants ruraux, plusieurs milliers de manifestants défilent à l'appel de la Fejuve, la toute puissante fédération des associations de quartier. En tête du cortège, le message à l'adresse du Président est limpide: «Evo, ennemi des pauvres», proclame une pancarte provocatrice. Or El Alto est le bastion politique du Mouvement vers le socialisme (Mas), le parti d'Evo Morales qui y avait réalisé le score de 87 % lors de sa réélection en 2009. «Nous sommes en train de perdre l'espoir que nous avions placé en lui», assure Fanny Nina, la présidente de la Fejuve tandis qu'un groupe de protestataires met à sac la mairie d'El Alto. Morales n'est plus au côté du peuple, il est devenu «néolibéral», affirme-t-on dans les cortèges. Tous les syndicats promettaient alors une mobilisation continue, sitôt passée la «trêve» du Nouvel An. La puissante organisation des mineurs de Huanani, la plus grande mine d'étain du pays, menace notamment de marcher sur La Paz: une mobilisation à haut risque vu le passé violent des manifs de mineurs et la présence d'explosifs dans leurs cortèges.

Danse


Au lendemain de mobilisations qui ont fait une quinzaine de blessés, Morales annonce, le 31 décembre peu avant minuit, l'abandon du controversé décret 748. Selon des analystes politiques boliviens, «c'est la première grande défaite politique» du président depuis son élection fin 2005. Mais «obéir au peuple et le consulter n'a jamais été une défaite politique», réplique dimanche Álvaro García. Il n'empêche, fervent adepte de la diablada, une danse traditionnelle des hauts plateaux andins qui symbolise le combat du Bien contre le Mal, Evo Morales s'est lancé depuis deux semaines dans une singulière chorégraphie. Même s'il a officiellement minimisé la colère sociale et accusé l'opposition d'être à l'origine des manifestations, le président a rapidement noté que ses propres troupes s'étaient retournées contre lui, l'incitant à revenir sur une mesure impopulaire.

Mais sa volte-face ne peut être que temporaire. L'État est dans l'impossibilité de subventionner à long terme les produits pétroliers et le «vaste dialogue social» promis par le gouvernement pourrait déboucher sur une sortie de crise négociée. Hier, Ramiro Leaño, secrétaire de la puissante Centrale ouvrière bolivienne (COB), estimait déjà que «le peuple était d'accord avec une augmentation progressive des prix des carburants».

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