Brésil - Dans l'ombre d'un mythe

Une affiche électorale montrant Lula en compagnie de Dilma Rousseff.<br />
Photo: Agence Reuters Sergio Moraes Une affiche électorale montrant Lula en compagnie de Dilma Rousseff.

Le 31 octobre, les Brésiliens éliront, lors du second tour de la présidentielle, le successeur du très populaire président Lula. Sa dauphine, Dilma Rousseff, sera selon toute vraisemblance portée au pouvoir et devra composer avec l'héritage de son prédécesseur.

Uberlandia, 630 000 habitants, dans l'État de Minas Gerais. Vendeur itinérant, Luis connaît sa ville sur le bout de ses doigts. Il arpente les rues des quartiers populeux pour écouler sa marchandise. Rien de mieux pour connaître le pouls de la population. «Partout, dans les marchés, aux arrêts d'autobus, au coin des rues, les gens parlent de politique. Qu'ils soient pour ou qu'ils soient contre.» Pour ou contre quoi ou qui, au juste? «Lula.» Pourtant, Luiz Inácio Lula da Silva n'est plus là. Le président du Brésil depuis 2002 ne peut être candidat à sa succession.

C'est dire la popularité du président-syndicaliste, un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT), dont la carrière politique a débuté vers la fin des années 80. Comme Michelle Bachelet il y a peu, il quitte son poste au faîte de sa popularité, mais, contrairement à l'ex-présidente chilienne, Lula participe plus qu'activement à la campagne, étant sur toutes les tribunes, de tous les rassemblements du PT, prenant la parole le dernier pour s'assurer que le message du parti passe. Et le président sortant n'a pas ralenti le rythme dans la campagne pour le deuxième tour prévu le 31 octobre.

«Moi, je vote pour le candidat de Lula.» Les mots ont un sens et Luis ne pourrait être plus clair: son allégeance va à Lula, l'homme, et non aux politiques proposées par le PT pour les quatre prochaines années. Le président — et son équipe de conseillers — a su créer un tel engouement autour de sa personne qu'il risque de faire éventuellement de l'ombre à son successeur!

Les réalisations de ses deux mandats sont énormes, mais les défis à venir le seront tout autant pour son successeur.

Un bilan en demi-teintes

Jouissant d'une conjoncture économique favorable, Lula s'est affairé dès son entrée en fonction, en 2002, à parfaire le filet de protection sociale, ce qui a permis de projeter quelque 30 millions de personnes dans la classe moyenne. Les statistiques indiquent qu'aujourd'hui, la moitié des Brésiliens en font partie, dont bon nombre dans le segment le moins fortuné cependant.

Le salaire minimum est passé de 200 réals en 2002 à 510 réals cette année. Ces augmentations touchent 45 millions de Brésiliens (sur une population de 200 millions de personnes). Et le minimum vieillesse et invalidité, qui touchait 1,3 million de personnes en 2001, en touchait 2,9 millions en 2008.

La bourse famille, programme dont le versement des prestations est lié à la fréquentation scolaire des enfants et au suivi médical, profitait à 3,6 millions de familles en 2003. En 2009, elles étaient 12,4 millions à bénéficier de ces bourses. En gros, ce sont 19,5 % des familles brésiliennes qui reçoivent une aide du gouvernement.

Au tournant des années 90, 40 % de la population souffrait de la pauvreté. Celle-ci a d'abord été réduite, sous Cardoso, à 35 %, et les années Lula l'ont vu chuter à 23 %.

Tout cela est bien. Il faut cependant mettre ces chiffres en perspective en se rappelant que, mis à part la «Bolsa familia», c'est le prédécesseur de Lula qui a mis ces programmes en place. Le gouvernement du PT a cependant su les restructurer et leur donner une efficacité accrue.

Sur le plan économique, le Brésil a connu une décennie de vaches grasses. Une conjoncture internationale favorable, certes, mais aussi ce bassin de «nouveaux consommateurs» ont contribué à la croissance des exportations et au maintien du commerce intérieur qui ont permis au Brésil de traverser la récession sans peine. Et la croissance devrait atteindre 7,5 % cette année. Notons toutefois que d'autres pays du continent sud-américain ont très bien fait à ce chapitre, notamment le Chili et le Pérou.

Lula doit dire un gros merci à son prédécesseur, Fernando Henrique Cardoso, qui avait adopté une série de mesures de stabilisation macroéconomique pour sortir le pays du marasme, des soubresauts et de l'inflation galopante. Une de ces mesures, l'adoption d'une nouvelle monnaie, le réal, a été au centre du rétablissement de la santé économique, et Lula le sait. Sa réaction des derniers jours à la guerre des monnaies que se livrent «les grands» l'a proprement hérissé lorsque le réal s'est mis à s'apprécier au point de menacer les exportations du Brésil.

Un parti dénaturé

Aujourd'hui, personne parmi l'élite politique ou les ennemis disons naturels du Parti des travailleurs ne se plaint. Un entrepreneur a récemment déclaré à ce propos à la BBC: «Nous avons bien fait sous Lula. Quel que soit le gagnant de l'élection, nous savons que les politiques économiques demeureront les mêmes.»

Que s'est-il donc passé pour que le Parti des travailleurs, jadis la bête noire de l'élite traditionnelle brésilienne, devienne en quelques années un allié?

Lula, instruit de ses défaites successives (1989, 1994 et 1998), s'est présenté à l'élection de 2002 avec un discours modéré, expliquaient récemment les professeurs français Olivier Dabène et Frédéric Louault dans le quotidien Le Monde. Le PT était alors entré dans l'ère du pragmatisme qui marquera les deux mandats de Lula. Toute allusion à la démocratie participative a été abandonnée. Les références à des changements de structure favorisant les inégalités aussi.

Et en 2005, lorsque le scandale de Mensalão a éclaté (l'achat systématique de votes de députés de l'opposition), Lula, grâce à un énorme travail de communication politique, s'est alors distancé de son parti, est parvenu à «personnaliser son mandat», observent les deux professeurs, et s'est rapproché des élites traditionnelles pour gouverner.

Des espoirs déçus

En 2002, tous les espoirs étaient permis et une partie de l'électorat espérait une rupture avec les pratiques politiques traditionnelles dans cette partie du monde. On parlait du «mode PT de gouverner». Aujourd'hui, alors que le politicien mythique est près de tirer sa révérence, force est d'admettre que cet aspect du mandat de Lula est un échec. Le président, pragmatique, s'est adapté au système politique basé sur le clientélisme.

Les grandes réformes structurelles, qui ont été balayées sous le tapis, s'imposeront d'elles-mêmes pour peu que la «situation de rêve» dans laquelle se trouve le Brésil depuis une décennie se dégrade un tantinet. Le pays souffre d'une structure inégalitaire et de profonds changements sont inévitables, que ce soit pour la fiscalité, l'éducation, le filet social ou la réforme agraire.

Mais Luis, le vendeur itinérant, l'a bien dit: «Les Brésiliens veulent la continuité.» Et c'est dans cet esprit que sera élue Dilma Rousseff à la fin du mois, elle qui a comme slogan: «Dilma, c'est Lula.» L'héritage du président sera lourd à porter, car Dilma n'est pas Lula, l'homme issu du peuple et connaissant ses problèmes. Mme Rousseff était jusqu'à tout récemment une technocrate, une «apparatchik». Elle en est à sa première élection, tous postes confondus.

Quasiment inconnue du grand public, peu charismatique, elle reçoit l'aide d'experts du marketing politique pour se créer une image... dans l'ombre de celle de Lula.