Travailler, la mort à ses côtés

Pendant que l’on s’affaire à forer un tunnel pour sortir 33 mineurs de leur prison, les rescapés parlent des dangers dans lesquels ils travaillaient à Copiapo, au Chili.<br />
Photo: Agence Reuters Martin Mejia Pendant que l’on s’affaire à forer un tunnel pour sortir 33 mineurs de leur prison, les rescapés parlent des dangers dans lesquels ils travaillaient à Copiapo, au Chili.

San José — Il est 8 heures, le campement de la mine San José se réveille lentement au milieu d'une brume froide. Casque sur la tête, chaussures de sécurité aux pieds et mains dans les poches, Sergio Malebran vient pointer comme chaque matin. Au lieu de passer la barrière marquant l'entrée de la mine de cuivre et d'or, décorée du panneau «Compagnie minière San Esteban, Mine San Antonio-San José. Ensemble, nous ferons une mine plus sûre», il fait volte-face et va s'asseoir quelques centaines de mètres plus bas, sur l'estrade en bois du campement. Autour de lui, rien n'aurait l'apparence d'une entrée de mine, n'étaient les camions qui ne cessent de passer et le bruit lointain de la foreuse, qui creuse le puits censé sauver les 33 mineurs bloqués à 700 mètres de profondeur depuis un mois.

Entre la poussière et la pierre grise, au milieu des dunes lunaires du désert d'Atacama, à 50 km de toute habitation, flottent au vent des drapeaux chiliens, des banderoles disant «De la force, mineurs!» ou «Je suis avec toi, mon petit papa!». Les pancartes sont décorées des photos des mineurs et de mots personnels. De chaque côté de la route qui mène à la mine, des tentes en rond ou en arc-de-cercle abritent les familles. Chacune d'elles a construit un petit autel à la Vierge où scintillent des bougies, constamment rallumées.

Des connaissances

La cinquantaine passée, Sergio Malebran connaît tous les mineurs qui sont à plusieurs centaines de mètres sous ses pieds. Ce sont ses amis, ses compagnons. Il travaille dans la mine San José depuis plus de dix ans. «Souvent, ils passaient plus de temps avec nous qu'avec leur propre famille», souligne-t-il. Depuis l'accident du 5 août, qui a vu s'affaisser sept niveaux de la mine les uns sur les autres, il n'a pu ni leur parler, ni leur écrire une lettre, les autorités privilégiant les familles.

Comme ses collègues de travail, il vient tous les matins et repart tous les soirs pour que l'entreprise San Esteban le paie. Leur licenciement approche avec la liquidation de l'entreprise qui pourrait être prononcée à tout moment. Ils ne savent pas s'ils retrouveront du travail. Si le président Sebastián Piñera a promis qu'il n'y aurait «aucune impunité», ils n'y croient pas. Comme ils ne croient pas aux excuses d'Alejandro Bohn, propriétaire à 60 % de San Esteban, gérant de la mine San José.

«La douleur qu'a causée cet événement non désiré nous amène à demander pardon.» Les mots du propriétaire majoritaire de la mine San José, Alejandro Bohn, prononcés mardi devant la commission d'enquête de la Chambre des députés, ont fait les gros titres. Pourtant, il n'a reconnu aucune responsabilité dans l'effondrement d'une partie de la mine. Pire, il a accusé les 33 mineurs d'être responsables de leur propre infortune. Ils n'auraient pas apposé la maille de sécurité sur les parois de la mine comme il se doit. Une réplique qui a fait bondir les mineurs de San José.

«Celui qui décide qui doit mettre cette maille, ce n'est pas le travailleur, rétorque Javier Castillo, syndicaliste de la mine, assis à côté de Sergio. C'est le superviseur. Or, ici le superviseur ne pensait qu'à faire de l'argent. Les mesures de sécurité, il les oubliait.» Sergio renchérit: «Alejandro Bohn est un chef d'entreprise, il ne connaît rien à la mine. Moi, j'ai écrit un rapport avertissant que la mine était dangereuse, il l'a reçu, il n'a jamais rien fait!» Et Daniel Espinoza, 37 ans, d'ajouter: «Pire, le superviseur, il n'était pas ingénieur minier, mais comptable de formation!»

Danger

Tous savaient que la mine était dangereuse. Elle avait déjà fait trois morts et son taux d'accidents était élevé. Les autorités l'avaient fermé en 2007 pour manquements aux normes de sécurité. Elles l'avaient rouverte en 2008 sans que rien ne soit réglé... «Pour moi, il n'y a pas de doute, lance Sergio. Il y a des histoires de corruption. Ce n'était pas possible qu'ils la rouvrent dans cet état!» Il manquait une voie de secours, également une échelle dans une cheminée d'aération. Une échelle qui a justement fait défaut aux 33 mineurs alors qu'ils tentaient de s'échapper. «Au lieu de sortir la roche inutile de la mine, explique encore Daniel, ils demandaient qu'on l'entasse à l'intérieur, pour éviter des allers-retours de camions, ce qui voulait dire un gain de temps et d'argent. Au lieu de sortir l'eau, également, ils la laissaient. Tout cela a fragilisé les piliers de la mine.»

Si tous savaient que la mine était dangereuse, ils restaient, faute de mieux. «Ma semaine de repos, comme tous mes collègues, explique Daniel, qui travaille à San José depuis trois mois, je la passais à chercher du travail ailleurs.» Sergio avait quitté la mine il y a quelques années parce qu'il avait peur d'y laisser sa peau: «Je suis resté deux ans au chômage. À 50 ans passés, c'est dur de trouver du travail.» Il est revenu à la mine San José. «C'était financièrement intéressant, reprend-il, parce que quand je suis revenu, ils avaient largement augmenté les salaires, passant de 150 000 pesos à 400 000 pesos [840 $CAN], pour éviter le turnover. Du coup, ceux qui restaient travailler ici, c'était les plus durs.»