Brasser les milliards pour Haïti

Lody Auguste<br />
Photo: Étienne Côté-Paluck Lody Auguste

Depuis le début de juin, l'emploi du temps de Lody Auguste, coordonnatrice du centre APROSIFA de Port-au-Prince, a quelque peu changé. Elle doit désormais ajouter à son emploi du temps déjà chargé la planification d'un pays tout entier. Auguste a été nommée à la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH) pour y représenter les organisations non gouvernementales (ONG) haïtiennes. C'est cette désormais célèbre commission coprésidée par Bill Clinton et le premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive qui devra superviser et attribuer la majorité des 5,3 milliards de dollars promis à Haïti pour les 18 prochains mois. La militante et organisatrice communautaire du quartier Carrefour-Feuilles a accepté de parler exclusivement au Devoir de l'expérience de la Commission.

Comme partout en ville, les débris du séisme côtoient les déchets et les marchands dans les rues de Carrefour-Feuilles, un quartier de Port-au-Prince accroché à un flanc de montagne. La poussière aussi semble envahir nos poumons à chaque inspiration. Les bambins de la garderie du centre APROSIFA qui souffrent de malnutrition semblent plutôt insouciants de cette dure réalité et s'amusent bien du journaliste blanc venu les visiter.

La coordonnatrice d'APROSIFA avoue justement être obnubilée par cette candeur, chaque fois qu'elle s'y rend. Auguste a fondé cet organisme afin d'offrir des services intégrés d'animation pour jeunes, de médecine, d'art et de soutien familial aux habitants de ce quartier et de celui de Martissant. Assise face à son lit dans sa très humble demeure tout près de son boulot, elle semble plutôt optimiste quant à la mise en place de la commission.

«Jusqu'à présent, il y a une pratique très saine de collaboration et une dynamique de respect mutuel au niveau de la CIRH, rapporte-t-elle. On essaie de voir comment profiter de cette opportunité pour faire quelque chose de mieux qu'avant. On n'est pas là pour remplacer le gouvernement, on n'est pas là pour faire des duplications. On est là pour catalyser les choses de façon positive.»

Près de 100 millions de dollars sont pourtant arrivés dans les coffres du Fonds pour la reconstruction d'Haïti, selon ce que devrait annoncer sous peu la CIRH. Seuls le Brésil, la Norvège et le Venezuela ont desserré les cordons de leur bourse.

«Je ne me fais pas d'illusion. Il va y avoir des choses qui pourraient nous échapper. L'existence même de la CIRH pousse cependant les ONG internationales à s'organiser un peu [entre elles]. C'est comme si elles se disaient que maintenant qu'une structure va s'organiser et va les superviser, ils doivent remettre leurs pendules à l'heure.»

Depuis plusieurs années, et encore plus depuis le séisme, on critique beaucoup en Haïti les organisations internationales parce que beaucoup d'entre elles ne se coordonnent pas et agissent en cavalier seul, sans concertation.

«C'est peut-être justement le côté important de la CIRH, précise Auguste. Si avant l'existence de la Commission, l'État haïtien ne réussissait à superviser que 10 % de l'aide, c'est qu'il y a eu beaucoup d'interventions faites de façon cacophonique et éparse. Avec la CIRH, au moins 65 % va être contrôlé.»

La Commission s'est réunie deux fois en juin. La dernière rencontre, celle du 17 juin à Port-au-Prince, comprenait l'ensemble de ses membres et elle a pu établir les statuts et règlements du CIRH. Elle a aussi voté l'approbation de trois projets seulement.

La CIRH est composée de 26 membres votants et de 4 membres non-votants. La moitié des membres votants sont Haïtiens. Les autres sont représentés par un pays qui a promis le montant de base de 200 millions de dollars. Par exemple, les États-Unis sont représentés par le chef de cabinet de Hillary Clinton et le Canada, par le responsable de l'ACDI. Chez les Haïtiens, on retrouve deux représentants du pouvoir judiciaire, un syndicaliste, deux représentants de structures politiques régionales, un représentant de la Chambre des députés et un autre du Sénat, ainsi que cinq représentants de l'exécutif du gouvernement.

Pour chaque nouveau pays promettant le montant de base, un représentant haïtien devra être ajouté par l'exécutif. La République dominicaine sera également présente comme observatrice à la prochaine rencontre, et des discussions sont en cours pour que Cuba y ait le même titre.

La Commission aura ainsi le rôle de superviser et d'approuver l'argent promis par les différents pays et les projets proposés. Le noyau opérationnel de la Commission (secrétariat, communications, informatique, etc.) est temporairement supporté par un personnel employé par le Canada jusqu'à ce que tous les employés permanents soient désignés. Deux ou trois Québécois sont d'ailleurs du lot actuellement, les seuls étrangers, et c'est le Canada qui a construit l'abri temporaire où loge la Commission.

À pas de tortue?

La lenteur avec laquelle la CIRH se met en place est très critiquée en Haïti. Plus de trois mois après la réunion qui avait réuni tous les bailleurs de fonds à New York, la Commission n'a tenu que deux rencontres (à huis clos), les 2 et 17 juin.

«C'est légitime que les gens n'aient pas de patience et posent des questions, avoue Auguste, mais en même temps, on ne peut pas aborder la question de l'opinion publique sans finaliser la structuration de la CIRH. Ce n'est pas un jeu.»

«Je sens vraiment que tous les membres tentent de travailler, particulièrement pour une meilleure coordination entre les acteurs étatiques et les fournisseurs de services nationaux et internationaux.»

«Nous ne savons jamais si dans trois mois ou dans six mois il y aura d'autres problèmes. C'est quand même un regroupement hétéroclite et multidisciplinaire. On est là pour voir dans quelle mesure aider le pays à sortir de cette situation. Nous ne sommes pas des candidats, on n'est pas au Parlement [rires].»

Si le faible décaissement des pays inquiète jusqu'au secrétaire général des Nations unies, la Commission est quant à elle désormais bien lancée. Les prochaines rencontres de la mi-août et du début septembre laisseront voir ce que l'avenir réserve, mais l'optimisme d'une intervenante connue pour son franc-parler donne espoir.

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Collaborateur du Devoir
4 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 16 juillet 2010 06 h 54

    Attention, il ne faudrait pas que trop de coordination ralentisse la marche des choses...

    J'aurais bien aimé en savoir plus sur le mode de fonctionnement et de décision de cette Commission intérimaire pour la reconstuction d'Haïti, composée de plus de 30 personnes d'horizons diverses et de compétences variées. Je n'ai pas senti qu'il y avait un noyau décisionnel ou exécutant. Est-ce que les décisions sont prises à la majorité des voix? Est-ce qu'il y a un exécutif réduit qui stimule les prises de décisions et rend compte du travail accompli? Mais d'abord, est-ce qu'il y a un plan de travail qui permettrait à un exécutif ou à quelques délégués d'engager des sommes significatives pour commander des projets précis et des plans à long terme à des organismes ou à des sociétés locales ou internationales pour progresser sur le chemion de la reconstruction? Il faut bien savoir que les milliards de dollars promis ne seront pas disponibles tant qu'il n'y aura pas de projets précis à financer.

    Je serais désolé si depuis des mois, on en était encore à discuter de coordination.

  • Jean Beaumont - Inscrit 16 juillet 2010 12 h 49

    Corrections

    1. « Le noyau opérationnel de la Commission (secrétariat, communications, informatique, etc.) est temporairement supporté par un personnel employé par le Canada... » : « supporté » utilisé dans ce sens (figuré) est un anglicisme. En outre, la phrase se lirait mieux comme suit : « Le noyau opérationnel de la Commission (secrétariat, communications, informatique, etc.) est temporairement constitué de personnes employées par le Canada ».
    2. « elle a pu établir les statuts et règlements du CIRH » : pourquoi ne pas répéter l'article « les » avant le substantif « règlements » : « elle a pu établir les statuts et les règlements du CIRH »?

  • Malartic - Inscrit 16 juillet 2010 14 h 57

    Aide pour Haïti

    Fallait pas se faire d'illusion au départ: après le tremblement de terre.
    Haïti était avant le grand désastre un pays de misère et corruption. J'ai de la difficulté à m'expliquer comment ce pays peut être aussi
    pauvre quand je le compare à son voisinage. Il n'y avait pas de chef réel avant le tremblement de terre et après il y a avait trop; chacune des organisation humanitaire plus les différents pays qui insistaient
    pour être reconnue comme "LE" Leader.
    Il revient au gouvernement Haïtien d'organiser le nettoyage et la reconstruction mais comme il n'aurait pas pu le faire avant le tremblement, faudrait pas croire qu'il fera mieux après.

  • oscar Fortin - Inscrit 17 juillet 2010 07 h 12

    Haïti doit prendre le contrôle de son destin

    La misère que l'on retrouve en Haïti n'est pas le seul et principal fait du peuple Haïtien. Depuis le temps que ce sont les étrangers qui contrôlent et dirigent le pays dont le Canada et les USA. Je suis plutôt d'avis que le peuple haïtien est tout à fait en mesure, comme tous les autres peuples de la région à se prendre en main et à tracer la voie de son avenir. Il faut toutefois que les étrangers ne confondent pas "aide" avec "contrôle" de l'aide. La corruption est tout aussi répandu chez nous qu'elle peut l'être en Haîti. Ce n'est pas parce que nous parvenons à mieux la revêtir qu'elle est moins dommageable. Des élections auront lieu en novembre prochai soutenons le CONSEIL ÉLECTORAL PROVISOIRE pour qu'il puisse faire son travail comme il se doit. Soutenons également le Président constitutionnel en fonction pour qu'il mène à terme son mandat sans interférences de forces étrangères préoccupées à prendre le contrôle et du pouvoir et des 10 milliards de dollars "donnés" aux Haïtiens pour leur développement.

    Je ne comprends pas que le Canada, en prenant le contrôle de cette commission spéciale de coordination, soit un véritable allié du peuple Haïtien. On ne me fera pas croire qu'il n'y a pas du personnel Haïtien apte à prendre en main le contrôle de cette institution qui, dans la situation actuelle, se substitue au gouvernement. Ça fait des décennies que le Québec et le Canada disent aider Haïti avec des centaines de millions de dollars. À se demander s'ils sont parvenu à y faire pousser une fleur. Par contre bien de nos entreprises y ont fleuri.

    http://humanisme.blogspot.com