La diaspora au chevet de son pays blessé

Devant l’ampleur de la catastrophe, qui se précise chaque jour un peu plus, les Québécois issus de l’immigration haïtienne n’hésitent pas à encaisser leur REER et à recourir à leur marge de crédit pour aider les leurs.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Devant l’ampleur de la catastrophe, qui se précise chaque jour un peu plus, les Québécois issus de l’immigration haïtienne n’hésitent pas à encaisser leur REER et à recourir à leur marge de crédit pour aider les leurs.

Les Québécois d'origine haïtienne entendent participer activement aux efforts de reconstruction du pays dévasté par un cataclysme sans précédent il y a un mois, notamment en augmentant l'aide financière qu'ils accordent à leurs proches blessés.

C'est un devoir que se fait la communauté haïtienne de soutenir financièrement ceux et celles qui sont restés en Haïti, souvent sans emploi. Plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) haïtien est à la remorque de la diaspora, qui transfère entre 1,5 et 2 milliards de dollars, chaque année, en Haïti. En 2009, c'est 1,8 milliard qui a été transmis, selon la Banque interaméricaine de développement. À cette somme s'ajoutent notamment les montants remis en main propre, fait remarquer la directrice de projet d'une organisation non gouvernementale de microfinance, qui a pignon sur rue à Port-au-Prince, à Jacmel et à Léogâne, mais aussi dans plus de 40 endroits en région rurale afin de faciliter les transferts à un million de familles. «Ça va probablement être beaucoup plus cette année», croit-elle.

Devant l'ampleur de la catastrophe, qui se précise chaque jour un peu plus, les Québécois issus de l'immigration haïtienne n'hésitent pas à encaisser leur REER et à recourir à leur marge de crédit pour aider les leurs. «On donne ce qu'on peut», lancent trois femmes adossées à une rangée de casiers dans la Maison d'Haïti, située dans le quartier Saint-Michel. «On n'a pas le choix», disent-elles en choeur.

Cet argent «paye les écoles, les fournitures scolaires, la nourriture, les loyers, les cellulaires», énumèrent-elles. «Souvent, les Haïtiens vont dire: "Ma sécurité sociale, c'est ma famille dans la diaspora"», souligne Mme Felix.

La maladie des Hollandais

Katleen Felix, qui s'apprête à quitter Miami pour Port-au-Prince, s'inquiète de la dépendance économique créée par l'envoi massif de capitaux en Haïti des quatre coins de la planète. «Tu reçois de l'argent de l'extérieur qui te permet d'acheter des biens importés. Ton pouvoir d'achat est artificiel», souligne-t-elle. Ayant des revenus garantis par leurs parents, plusieurs Haïtiens s'interrogent sur l'intérêt de se lancer en affaires et, du coup, d'assurer une production locale. «Il y en a qui seraient capables de lancer leur propre entreprise et de générer leurs propres revenus, mais ils sont habitués à recevoir cet argent-là tout le temps. Ça devient un cercle vicieux», dit-elle, tout en faisant remarquer qu'il ne faut pas extrapoler cette observation à grande échelle.

La diaspora prête aussi main-forte aux associations communautaires qui, elles, financent des écoles, des établissements de santé, des orphelinats, ainsi que certains secteurs d'activités économiques. «On pourrait intégrer cette énergie, qui est déjà là, dans une forme de stratégie qui est beaucoup plus grande, c'est-à-dire voir comment on pourrait arrimer les associations municipales avec les villes et faire en sorte qu'elles deviennent des actrices de développement», suggère le président du Collectif international et chargé de cours à l'UQAM, Chalmers Larose.

L'État haïtien, sens dessus dessous

L'État s'est retrouvé «amputé de son bras». Son administration publique s'étant retrouvée annihilée devra être constituée de nouveau. Des cadres, formés notamment à l'École nationale d'administration publique et à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, pourraient appuyer les efforts de reconstruction. Ces administrateurs haïtiens formés au Québec grossiraient les rangs des médecins et des ingénieurs d'origine haïtienne, qui ont déjà fait part, comme le directeur du Service de cardiologie foetale de l'hôpital Sainte-Justine, Jean-Claude Fourron, de leur intention de rentrer en Haïti l'espace de quelques mois.

Le professeur associé à la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC), Jean-Claude Icart, souhaite qu'Haïti tire profit de l'expertise de sa diaspora en effectuant un «transfert technologique». «À cet égard, je pense au Brésil, à l'Inde et la Chine qui ont puisé dans leur diaspora des compétences qu'elles n'avaient pas pour développer certaines industries porteuses, l'informatique notamment», explique-t-il.

Le gouvernement d'Haïti devra tout d'abord fixer ses priorités et ensuite créer une agence où des décideurs publics et les bailleurs de fonds seraient assis à la même table. «Jusqu'à présent, la diaspora et ses ressources ne sont pas intégrées dans la coopération. Il faut institutionnaliser sa participation», dit M. Larose. «Il faudra que la diaspora parvienne à se constituer en groupes d'impact. [Pour l'instant], ce n'est pas une diaspora organisée. Il n'y a pas de leadership», ajoute-t-il.

Le Groupe de réflexion et d'action pour la reconstruction d'Haïti, formé par une vingtaine d'organismes et de personnalités de la communauté haïtienne québécoise, planche sur un cadre de reconstruction qui «va au-delà de la simple réfection des infrastructures physiques endommagées ou détruites pour s'étendre à la construction d'une société moins inégalitaire, fondée sur le droit, le partage, la solidarité, l'éducation, le respect de l'environnement et le culte du bien commun». Il se réunira en colloque les 4 et 5 mars prochain à l'École polytechnique de Montréal.

Pour l'instant, la diaspora haïtienne n'a pas droit de vote en son pays d'origine. Il faudrait une modification à la Constitution en ce sens. À Montréal seulement, des dizaines de milliers de personnes pourraient obtenir le droit de vote. Pris dans les dédales législatifs, le changement constitutionnel, à l'étude avant le tremblement de terre, consacrait que «toute personne née sur le sol haïtien ou née de parents haïtiens est Haïtienne».

«Ce n'est pas seulement quand il y a un problème qu'on doit penser à la diaspora», conclut-il.