Patrouille de nuit dans Port-au-Prince

Alors que des milliers de Casques bleus et d'humanitaires s'activent au quartier général de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), à proximité de l'aéroport de Port-au-Prince, des dizaines de milliers de sans-abri n'ont toujours pas accès à l'aide alimentaire.

«Alléluia, Alléluia», scande une habitante du quartier Martissant, mégaphone au poing, alors que des dizaines de voisins battent la cadence en frappant dans leurs mains. Au milieu des matelas et des couvertures posés à même le sol, hommes et femmes dansent tout leur soûl, en évitant de marcher sur ceux qui sont déjà couchés.

Il est à peine 22h dans le quartier réputé comme le plus violent après Cité Soleil. La dizaine de Casques bleus sri-lankais du bataillon Sribat entame sa patrouille de nuit dans les rues où s'entassent les dormeurs. En déploiement depuis octobre 2004, les 959 hommes du Sribat représentent un des plus forts contingents en Haïti avec le Brésil, le Népal et l'Uruguay. «Les guerres entre gangs rivaux représentent un des plus grands défis de notre zone», rappelle le major Majed Nazeer.

À la fin 2009, les gangs Soray, Base Galil, ou Ti Machette, qui se partageaient le quartier, avaient pourtant presque disparu grâce aux efforts conjoints des Casques bleus et de la police nationale d'Haïti. La plupart des chefs avaient été arrêtés avant le tremblement de terre, mais, à la suite de la destruction du pénitencier, et de l'évasion de 3000 détenus, une centaine de chefs de gang ont regagné le quartier.

Pour autant, le taux de criminalité ne semble pas avoir augmenté. «On ne nous a pas rapporté d'incidents depuis la catastrophe», remarque le major Nazeer, en précisant qu'il ne connaît pas la situation exacte des autres quartiers. Les gangs se concentreraient pour l'instant sur leurs rivalités internes et n'ont plus le soutien de la population, faute de pouvoir lui distribuer de la nourriture.

Cependant, la peur rôde toujours dans les rues. À la huit tombée, on se regroupe entre voisins et en famille, sous des abris improvisés entourés de barrières de parpaings et de roches. Dans une rue du quartier voisin de Fontamara, une centaine de personnes dorment à poings fermés sans aucune couverture. Au milieu des adultes, une trentaine d'enfants de tous âges dorment en cuiller, sous la lumière d'un projecteur alimenté par un générateur. Autour du cercle, des hommes montent la garde toute la nuit. C'est là que se vit le drame d'Haïti, lorsque des dizaines de milliers de personnes s'endorment à même le sol, après une journée passée à marcher.

Dans la zone, où l'on recense plus de 10 000 morts déclarés, les habitants, faute de recevoir l'aide tant espérée, ont pris les choses en main et se sont organisés en comités. Ravitaillement, entraide, assainissement, recensement, collectes, soins médicaux, les tâches ne manquent pas pour ces citoyens qui ont sorti leurs voisins des décombres par la seule force de leurs bras. «Beaucoup de gens quittent la ville et partent dans leur famille en province, mais nous avons choisi de rester, car nous sommes des fils du quartier», explique Gerald Meyer.

«Aujourd'hui, si nous avons peur, c'est de ne pas voir l'aide arriver jusqu'ici. Nous vivons abandonnés à nous-mêmes», ajoute le journaliste de 34 ans, qui déplore aussi l'ampleur du traumatisme psychologique des sinistrés. Ici, comme dans d'autres quartiers, les bonnes volontés et les compétences ne manquent pas, mais les Haïtiens volontaires ne savent pas à qui s'adresser et se heurtent au mur de la coordination logistique de la MINUSTAH. Selon les derniers rapports de l'OCHA (United Nation Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), le Programme alimentaire mondial en Haïti aide 120 000 personnes les meilleures journées. Encore bien peu en regard des 600 000 sans-abri de la région.

Dans le camp de réfugiés de Mont-Joie, sur les hauteurs de Port-au-Prince, on n'a pas encore vu l'ombre d'un carton d'aide alimentaire, et les plaies soignées par la Croix-Rouge s'infectent à nouveau. Après l'accès aux soins et à l'eau, la nourriture sera vraisemblablement la troisième priorité des organisations humanitaires, mais de troublantes inégalités s'installent déjà entre les survivants. Sur le Champ de Mars, l'immense place centrale de Port-au-Prince transformée en gigantesque camp de réfugiés, seules les quelques dizaines de tentes situées en face de l'ambassade de France ont reçu de l'électricité grâce au travail d'urgence d'une équipe antillaise d'Électricité de France.

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Collaboration spéciale