Au moins dix ans d'efforts pour Haïti

Le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, s’adresse à Lawrence Cannon, ministre canadien des Affaires étrangères et président du sommet international tenu hier à Montréal sur la reconstruction en Haïti.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, s’adresse à Lawrence Cannon, ministre canadien des Affaires étrangères et président du sommet international tenu hier à Montréal sur la reconstruction en Haïti.

Un engagement commun des pays amis à maintenir l'aide en Haïti pour au moins 10 ans et une reconnaissance formelle de la souveraineté du gouvernement haïtien dans le processus de remise sur pied du pays des Antilles: à défaut d'améliorations immédiates sur le terrain, le sommet de Montréal aura permis hier de jeter les bases du processus de reconstruction d'Haïti.

Au terme d'une courte journée de discussions, les participants à la Conférence ministérielle préparatoire de Montréal ont convenu de reprendre leurs travaux en mars, lors d'une véritable conférence internationale des bailleurs de fonds.

La secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, a offert que celle-ci se tienne à New York. «D'ici là, nous aurons pu faire une analyse des besoins» plus précise, a mentionné Lawrence Cannon, ministre des Affaires étrangères et président de la rencontre d'hier.

«Ce n'était pas une réunion pour se lamenter ou exprimer notre compassion, mais bien une réunion de travail pour demain», a souligné son collègue français, Bernard Kouchner.

La rencontre aura tout de même permis de débroussailler le terrain. Sans engagement financier précis, la déclaration commune présentée en fin de journée par M. Cannon établit une «feuille de route» pour la reconstruction d'Haïti, deux semaines après le tremblement de terre meurtrier et destructeur du 12 janvier. Évaluation des besoins, coordination de l'aide et planification technique de la reconstruction sont au menu, sans grand détail toutefois (notamment pour savoir qui s'assurera que l'argent promis et investi sera bien dirigé).

Mais la déclaration de trois pages souligne surtout une série de principes qui «orienteront la démarche conjointe» des pays amis pour la reconstruction et le développement d'Haïti. Les participants (une quinzaine de pays amis, l'Union européenne, les Nations unies, l'Organisation des États américains et la Caribbean Community) écrivent que la situation «demeure désastreuse» et qu'elle nécessite une intervention à court, moyen et long terme.

Le premier principe établit que «les Haïtiens sont maîtres de leur avenir». C'est ainsi le gouvernement haïtien qui établira les priorités de la reconstruction, indique-t-on. Lors de la conférence de presse bilan de la journée, tout un chacun a souligné l'importance de cet énoncé.

Ce qui ne veut pas dire que la communauté internationale n'aura pas son mot à dire dans le processus. Les partenaires de la reconstruction (États, organisations nationales, internationales et régionales, institutions financières) «cerneront ensemble les secteurs prioritaires et les responsabilités qui en découlent», dit la déclaration finale.

Interrogée sur cette répartition des tâches lors de la conférence de presse bilan, Hillary Clinton a indiqué que «la bonne approche à suivre sera déterminée dans les prochaines semaines. [...] Il y a d'autres exemples que nous allons regarder. Par exemple, ce qui s'est produit après le tsunami, une autre importante catastrophe naturelle, et tout particulièrement comment le gouvernement de l'Indonésie a travaillé avec la Banque mondiale, les Nations unies, et les pays donateurs».

Les participants se sont aussi engagés à maintenir leur aide pour au moins dix ans, «afin de renforcer les capacités de l'État haïtien», et à tout faire dans un esprit de développement durable. La résistance aux changements climatiques et la réduction des risques en cas de catastrophe naturelle constitueront donc «une pierre d'assise à notre démarche conjointe», indique la déclaration.

Trois autres principes généraux s'ajoutent à la liste: l'aide devra être «efficace» (les «leçons apprises» de précédentes tragédies comme le tsunami serviront de guides); l'inclusion des Haïtiens dans toutes les étapes du processus de reconstruction; et l'adoption de mécanismes de transparence.


Nouvelle Haïti

Dès le début de la journée, le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, a plaidé pour que les efforts de reconstruction permettent «de relancer le pays sur la voie du développement». «Il ne faut pas revenir au statu quo qui prévalait auparavant», a lancé M. Bellerive, qui estime qu'il faudra au moins quatre ou cinq ans avant de revenir au point de départ d'une situation qui n'était pas acceptable.

M. Bellerive a parlé de l'importance de «recomprendre» un territoire qui a changé du tout au tout dans les derniers jours: physiquement, avec les destructions massives, mais aussi humainement, avec ces centaines de milliers de familles déplacées.

Selon M. Bellerive, il faut lutter contre la «centralisation excessive» des ressources qui ont fait que «60 % du PIB du pays a disparu en 30 secondes». «Décentraliser est la seule façon d'être efficace et de s'assurer que le problème ne se repose pas», croit-il. Avec humilité, le premier ministre a dit souhaiter que l'exercice de réflexion qui sera mené autour d'Haïti dans les prochains mois serve à «comprendre ce qui n'a pas marché jusqu'à aujourd'hui».

La déclaration finale a fait écho à ces préoccupations en énonçant une série d'objectifs stratégiques à poursuivre à long terme. On parle notamment d'une «gouvernance démocratique renforcée» où les institutions démocratiques seront responsables, transparentes et capables d'assurer les services de base et de protéger les droits de la personne. On évoque également l'importance de placer le développement social et économique durable au coeur du processus, cela pour réduire la pauvreté.


Urgence

Plusieurs l'ont signalé hier: il est encore trop tôt pour chiffrer et mesurer l'ampleur des dégâts infligés au territoire haïtien. La situation est encore trop confuse, et la phase des secours d'urgence est loin d'être terminée. «La priorité demeure d'offrir à boire et à manger à la population», a indiqué Jean-Max Bellerive.

Le portrait de situation brossé en matinée par John Holmes, coordonnateur des secours d'urgence aux Nations unies, n'est en effet guère réjouissant: il fait état de ravages gigantesques qui s'ajoutent à une pauvreté profonde; une crise majeure de santé publique est imminente. Si 200 000 personnes reçoivent des rations d'eau actuellement, il en manque un demi-million. Les affamés se comptent par centaines de milliers. Il manquerait au moins 160 000 tentes pour abriter les sinistrés, encore que ces tentes seront inadéquates lorsque la saison des ouragans sévira, à compter d'avril...

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Avec la collaboration de Marco Bélair-Cirino
4 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 26 janvier 2010 05 h 57

    La reconstruction n'est pas une deuxième étape, elle doit faire partie de l'aide d'urgence.

    Trois réflexions sur la situation en Haïti et sur l'avenir de ce grand peuple dans ce petit pays autrefois si joli et si accueillant.

    1- On peut et on doit faire deux choses à la fois. La nécessaire reconstruction ne doit pas être concue comme une étape séparée et venant nécessairement après l'aide humanitaire et après les secours d'urgence. On peut et on doit préparer, planifier et mettre en marche la reconstruction des infrastructures, des édifices gouvernementaux, des écoles et des hopitaux, en même temps que l'aide d'urgence se poursuit. Même que cette reconstruction peut devenir une source de travail, de revenus et un moyen de relocalisation pour une bonne partie de la population qui pourrait être employée à cette partie d'un plan de remise en marche d'Haïti. Les sites de ces travaux de reconstruction pourraient être identifiés, dès maintenant, probablement sur les plateaux et les hauteurs autour de Port-au-Prince. Mais, encore une fois, il n'est pas nécessaire d'attendre que l'étape de l'aide d'urgence soit terminée pour entreprendre la planification et les travaux à être exécuté. Ce se sont pas les mêmes talents ni les mêmes personnes qui seront impliqués.

    2- Il faudra que l'on fasse de la "formation en cours d'emploi", en donnant du travail pour la reconstruction à un nombre le plus grand possible d'Haïtiennes et d'Haïtiens, de là-bas et d'ici. Je suis sûr qu'avec tous les talents que nous avons observés nous-mêmes, pendant notre séjour de travail en Haïti de 1988 à 1991, les travailleurs apprendront rapidement des métiers qui leur seront utiles maintenant et plus tard.

    3- On peut et on doit prêter aux administrations Haïtiennes plusieurs de nos meilleurs fonctionnaires et des gens d'Affaires (dont plusieurs pourraient être déjà à la retraite, mais pas nécessairement). Ces gens pourraient aider à coordonner les efforts d'aide humanitaire et les travaux de reconstruction. Bien sûr, les autres pays doivent être invités à en faire autant.

    Georges Paquet

  • art5 - Inscrit 26 janvier 2010 09 h 32

    reconstruction

    Singapore a su construire un nouveau pays et cela a pris plus ou moins 25 ans, le temps d une generation. On ne construit pas seulement avec des materiaux mais en meme temps construire les ressources humaines.

    Pour commencer et dans l immediat, j ai cru entendre a un telejournal que l on embauchait a 5 dollars ou 5 euros par jour. Selon mes informations, il semble que l extreme pauvrete c est a 2 dollars par jour. 5 dollars par jour ca fait un peu Oncle Tom et du deja vu. On revient aux salaires de survivance, a peine. Le niveau des salaires doivent correspondre a un niveau qui permet de gagner sufisamment pour les besoins de base, de la consomation et un peu pour epargner. Ca c est du serieux et pas du rechauffe.

    Il y avait mais il n y a plus de justification a renumerer la main d oeuvre et les professionelles locaux ou qui viendraient de l exterieur(la diaspora Haitienne) appeler a la construction du pays a des salaires de survie.

    L embauche a des salaires decents a pour effets de re-activer l economie, de permettre des rentrer de revenus pour l etat (ainsi les nouveaux fonctionnaires competents gerent ces entrees d argent et etablissent des institutions valables) et petit a petit guarantie une paix sociale qui favorise cette construction.

    Bien sur que l organisme independant en charge de ce projet plus qu ambitieux devra debourser beaucoups des le depart mais a mesure que la dynamique economique se mettrait en marche les besoins de fonds, bien que substantiels, diminueraient graduellement. L offre de 5 dollars nous prouve de nouveau que cette construction necessite une nouvelle mentalite par un organisme nouveau, serieux et competent.


    Merci de nous donner l oportunite d exprimer nos opinions en tant que citoyen et contribuable, ceux qui realisent, comme c est le cas en Haiti que, nos argents ont ete gaspillees depuis des decennies par nos elus.

  • Susie Lamarche - Inscrit 26 janvier 2010 10 h 37

    Allez voir les Haïtien(ne)s!

    Il est clair que les centaines de millions de dollars qui affluent ne sauraient être confiés à l'actuel gouvernement haïtien. Pas plus que la stratégie de reconstruction et de réaménagement des zones dévastées.

    Même s'ils en avaient la compétence - ce qui serait étonnant vu la prouesse intellectuelle, que dis-je, le saut quantique que représente le soudain gonflement par 1000 d'un budget national qu'ils géraient déjà plutôt mal -, ils n'en ont pas les moyens. Pas de locaux, de bureaux, d'équipement, d'ordinateurs et de bases de données (cadastre, registre des droits fonciers, etc.), de réseau de comm., et plus assez de fonctionnaires, de cadres formés, de comptables, d'inspecteurs, de secrétaires, encore moins d'architectes, d'entrepreneurs qualifiés, et pas du tout de conseils d'experts et de groupes de recherche et développement en matière d’aménagement urbain et en normes sismiques. Même si l'île avait, aujourd'hui, sur son territoire, cette main-d'œuvre basique, la structure administrative permettant ne serait-ce que leur embauche prendrait, dans le contexte actuel, au moins six mois à devenir opérationnelle!

    Donc, exit la gérance et la gouvernance du grand projet international, sans qu'il soit besoin d'être indélicat en laissant supposer que des gens mal intentionnés auraient l'outrecuidance de vouloir perpétuer les bonnes pratiques créoles dont on se gausse à la veillée...

    Mais il faut absolument préserver la souveraineté du peuple d'Haïti. Et la seule façon de le faire, c'est de l'impliquer directement, quartier par quartier, rue par rue, dans la renaissance de ses villes. Pour cela, il faut aller sur place et rencontrer les femmes. Aller, avec elles, de maison en maison et s'informer de la vie du quartier. En Haïti, les femmes sont vraiment les piliers du Ciel. Elles organisent la vie, la survie, la survivance. Alors, parlez aux femmes, elles sauront dire la vie, puis elles convaincront les hommes et rassembleront toutes les énergies du voisinage. Alors, proposez des plans, des méthodes, des approches, des bonnes pratiques développées ailleurs, intégrez l'expertise qu'elles ont du quotidien, cherchez le consensus, puis, réunissez tout le monde et faites approuver l'aménagement retenu.

    Enfin, mettez tout le monde à la corvée. Payez les gens à la journée, offrez-leur, à proximité du chantier, des tentes, des sanitaires, un espace cuisine et de l'eau, et vous verrez la ville et la vie sortir de dessous les gravas. Quand les institutions démocratiques sont à plat, c’est au Demos, au peuple souverain, qu’il faut revenir, de toute urgence !

    Ainsi, à l'écoute des femmes et du terrain, de la terre d'Haïti, sable, sang et béton mêlés, de tout ce qui se récupère, de tout ce qui peut servir, et de tous les savoirs développés sur le terrain et sur la planète, qu'ils soient hi-tech ou traditionnels, l'Humanité peut ici se surpasser, atteindre à son essence, dans le respect, l'égalité, la fraternité et la vraie liberté.

    Tou moun é moun!

    Allez voir les Haïtiennes! Et (re)lisez Dany Laferrière.

  • Polux - Inscrit 26 janvier 2010 11 h 30

    Reconstruire. Sur quel modèle?

    À quel modèle de reconstruction Haïti devra-t-elle se plier?

    Moi, j'ai retenu trois expressions qui me mettent la puce à l'oreille : PPP, exportations, privatisation. C'est la vision du Fonds monétaire international, un des partenaires qui contrôlent la dette actuelle de Haïti.

    Alors, quand la grande majorité de la population n'a aucun moyen financier, à qui la reconstruction profitera-t-elle?