La faim, la soif, la mort et la peur

Photo: Agence France-Presse (photo)

Le désordre régnait hier dans les rues bondées de Port-au-Prince, deux jours après le tremblement de terre qui a frappé la Perle des Antilles. Si les secours internationaux commencent à pointer leur nez, la faim, la soif, la mort et la peur dominent plus que tout.

C'est à mains nues que les Haïtiens fouillent les décombres pour retrouver des âmes en vie, ou leurs proches. Alors que la Croix-Rouge haïtienne estime pour l'instant que de 45 000 à 50 000 personnes ont perdu la vie, les cadavres s'empilent sur les trottoirs, justifiant l'odeur de putréfaction qui flotte dans l'air.

Pour les survivants, plus le temps avance, plus les besoins sont criants. Les Port-au-Princiens manquent d'eau, de nourriture, d'essence, n'arrivent pas à communiquer par téléphone, dorment à la belle étoile faute d'un toit et cherchent un moyen de sortir du secteur.

Le désespoir a mené à la violence hier, alors que des coups de feu se sont fait entendre dans la capitale. Des supermarchés effondrés ont été pillés. Certains commerçants se barricadent; la population s'inquiète. «Si l'aide internationale n'arrive pas, la situation peut très vite dégénérer», a dit Lucila, installée sur le pas de sa porte. Les Casques bleus de la ville étant occupés à fouiller les ruines, l'ordre public est plus que fragile.

Le silence des autorités haïtiennes attise la colère de certains. «Depuis que la terre a tremblé, nos dirigeants ne se sont pas adressés une seule fois au peuple. D'accord, eux aussi ont été affectés par la catastrophe, mais ils auraient au moins pu dire quelque chose», lance Valentin, un fonctionnaire. Le palais présidentiel et les bâtiments de plusieurs ministères se sont écroulés lors du séisme, et plusieurs membres du gouvernement sont toujours portés disparus.

L'arrivée de secours par avion a semé le désordre à l'aéroport également hier. Un trop grand nombre d'avions arrivaient au même moment, créant un trafic problématique. À un certain moment, 44 avions étaient au sol en même temps, alors qu'il n'y a qu'une seule piste et très peu d'espace. «Il y a actuellement un avion militaire américain et dix appareils civils qui tournent au-dessus de Port-au-Prince, attendant que d'autres avions quittent l'aéroport pour s'y poser», a indiqué en journée la porte-parole de l'autorité américaine de l'aviation civile (FAA). L'arrivée des secours a ainsi été ralentie: le gouvernement haïtien a demandé à la FAA de ne plus autoriser de vols pour une partie de la journée. Les États-Unis gèrent depuis le flux aérien au-dessus de Port-au-Prince.


Quelle aide?

Les Haïtiens, accrochés à leurs radios, affirmaient hier ne rien avoir vu des secours annoncés par des dizaines de pays et d'organisations. «Plus de médecins, moins de journalistes!», crie un homme au passage d'une équipe de télévision étrangère.

Les médecins se font effectivement rares et des renforts sont espérés. «Je n'ai pas encore vu un seul autre médecin, affirme un médecin oeuvrant à l'hôpital central de Port-au-Prince, qui ne souhaite pas donner son nom. Et certainement aucun étranger. On nous a dit que les avions d'aide humanitaire étaient arrivés. Ce qui est certain, c'est qu'ils ne sont pas arrivés jusqu'à nous.»

Le tremblement de terre a de plus grandement endommagé l'hôpital, ce qui complique les traitements. «On leur donne des tranquillisants et on les hydrate avec de la solution saline. On suture certaines plaies, mais on n'a rien pour soigner les cas les plus graves, a expliqué le Dr Givenson Foite. On n'a rien pour opérer. Rien ne fonctionne. Si on veut sauver les gens, on doit les amputer», dit-il, tout en soignant le bras cassé d'une fillette. Les blessés traînent d'ailleurs sur le sol, en attendant leur tour, alors que toutes les demi-heures, un camion de la police passe pour ramasser des cadavres.

Les secours arrivés hier devront se mettre à l'oeuvre rapidement, selon Olivier Bernard, président de l'ONG française Médecins du monde, car une crise de ce genre devient «critique» après 36 heures.

Le secours international devrait s'intensifier au cours des prochains jours dans cette région, que l'Organisation des Nations unies voit comme un «défi logistique majeur». Que faudrait-il pour améliorer la situation à Port-au-Prince? «Des tentes, des tentes, encore des tentes [...] et un soutien financier rapide» pour secourir les milliers de victimes du pays le plus pauvre des Amériques, résumait hier l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Le président américain, Barack Obama, a annoncé hier une aide de 100 millions de dollars, qui a été suivie par plusieurs autres annonces du type autour du globe et de la part de grandes institutions internationales. «Vous avez connu l'esclavage et lutté contre des catastrophes naturelles, disait M. Obama aux Haïtiens. Et malgré cela, vous n'avez pas perdu espoir. Aujourd'hui, sachez que l'aide arrive. On ne va pas vous laisser seuls, on ne vous oubliera pas.» Le président a ajouté qu'Haïti était «la priorité numéro 1» des ministères américains en ce moment. La secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, a ajouté que les États-Unis s'employaient aussi à rétablir l'ordre.

L'Élysée a annoncé hier que Barack Obama et Nicolas Sarkozy, «avec le Brésil, le Canada et d'autres pays directement concernés, ont décidé de travailler ensemble, sans délai, à la préparation d'une conférence internationale pour la reconstruction et le développement d'Haïti».

Le gouvernement canadien a quant à lui annoncé hier qu'il était prêt à doubler l'aide financière des Canadiens. Ottawa fournira jusqu'à 50 millions de dollars, pour un total de 100 millions de dollars. Plusieurs organismes et entreprises privées d'ici ont également annoncé des dons.

***

Avec l'Agence France-Presse

et La Presse canadienne
17 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 15 janvier 2010 00 h 37

    Trop de journalistes à Haïti ?

    Ancien journaliste, je suis rivé à ma télé-Haïti depuis deux jours et j'en suis venu à penser (que mes confrères me pardonnent mon hérésie !) que les centaines de représentants des médias de la planète qui envahissent Port-au-Prince ne peuvent que nuire aux opération de sauvetage d'une urgence extrême où chaque minute est cruciale pour la survie des sinistrés.

    Je bondis de mon fauteuil quand je vois les secouristes accorder des entrevues à la meute journalistique au lieu de consacrer tous leurs efforts à sauver les vies fragiles qui peuvent l'être.
    Quand je vois un reporter, fier de poser devant un amoncellement de dépouilles, souligner que personne ne s'en occupe, j'ai envie de lui crier: Läche ton cirque et ton micro, retrousse tes manches et rends toi utile,

    Mais les médias font de la propagande pour leur gouvernement respectif (qui assure leur transport et leur sécurité) et ils transforment le chaos haïtien en un grandiose spectacle macabre.

    Loin d'être contre la liberté de pense, je pense néanmoins qu'il devrait y avoir un pool international de journalistes accrédités et que seuls quelques-uns d'entre-eux pourraient avoir accès au terrain et partager les informations avec tous leurs confrères...comme cela se fait dans certaines circonstances spéciales.

    Le temps presse pour les opérations sauvetage et j'enrage de voir plein de sauveteurs perdre un précieux temps à accorder des interviews. Ils ont mieux à faire.

    Oui à une information factuelle...et non au triste spectacle qui nous est offert au détriment des pauvres Haïtiens exploités jusque dans leur pire misère et leurs milliers de morts.

  • Claude Archambault - Inscrit 15 janvier 2010 10 h 39

    @ M. Shneider

    Malgré l'océan idélogique qui nous sépare, votre texte montre que nous pouvons être d'accord sur certain point.

    Moi je ne me pose pas la question S' il y a trop de journaliste, c'est une évidence,mais plustot, qui sont ces journalistesI?

    En plus de nuire au secour ces journalistes de partout dans le monde utilisent des ressources extremement rare en moment de crise, ils boivent de l'eau, se nourrissent et occupent un lit.........

  • Michel Gaudette - Inscrit 15 janvier 2010 10 h 41

    Journalistes parasitaires

    Bravo M. Schneider.

    Moi aussi comme ancien journaliste, je pense exactement comme vous.

    Enfin un qui se lève pour dénoncer ce cirque médiatique parasitaire et donneur de leçons. L'exemple que vous donnez de ce reporter face à un amoncellement de dépouilles est significatif.

    Je suis excédé de cette avalanche de nouvelles. Il n'y a plus moyen d'avoir d'autres nouvelles, ou presque, face à ce délire médiatique sur le dos des misères du peuple haiiten.
    Le journalisme raffole honteusement de ce genre de catastrophe....

  • Bernard Terreault - Abonné 15 janvier 2010 10 h 55

    OUI, trop de journalistes

    M. Schneider, je pensais la même chose que vous en voyant ce matin la troupe de journalistes québécois (La Presse et Radio-Canada) qui débarquait en Haïti via St-Domingue, en plus de ces reporters improvisés (de La Prese et du Devoir) qui s'y trouvaient déjà pour d'autres raisons. Ajoutez-y les centaines d'Américains, d'Européens et autres. Et qui, en gros, disent tous la même chose et sont incapables de donner une vue d'ensemble de ce qui se passe.

  • Maryanne - Inscrite 15 janvier 2010 11 h 48

    désespoir sur le vif

    Pourquoi ne pas sortir de ce pays tous ceux qui peuvent se porter sur leur deux jambes? enfants .. ainsi ils pourraient avoir nourriture, eau, abri. Permettre aux secouristes de mieux travailler et avoir une pré-occupation en moins. De toute évidence ces gens non plus de toit sur la tête.Et ça éviterait le vol.