«Il va falloir reloger deux millions de personnes»

«C'est irrécupérable. Je n'ai jamais vu un écroulement comme ça. La dernière fois que j'ai vu une image comme celle-là, c'était New York et les deux tours. C'était Ground Zero».


Depuis mardi soir, l'architecte Jean-Paul Boudreau rejoue en boucle dans sa tête le bout de reportage télévisé montrant le palais présidentiel de Port-au-Prince. Et ce membre de l'organisme international Architectes de l'urgence, qui bouclait hier sa valise pour se rendre en Haïti, peine encore à croire que l'image est vraie. «C'est catastrophique, lance-t-il. Tout va être à reconstruire.»

Les Haïtiens parlent de madichon, la malédiction. Mardi en fin de journée, la Perle des Antilles a, pour une énième fois, conjugué son existence au temps de la catastrophe. L'onde de choc d'un séisme de magnitude 7 sur l'échelle de Richter, dont l'épicentre a été localisé à 15 km à peine de la capitale, a emporté tout le patrimoine bâti de la ville, jetant à la rue deux millions d'habitants et à terre des bâtiments historiques, des symboles forts, dont le palais présidentiel faisait partie.

La liste est longue. Elle va, selon les informations provenant de la télévision haïtienne, de la Villa Créole, prestigieux hôtel de la métropole, à l'hôpital de l'Université d'État d'Haïti en passant par le palais des ministères, la Villa Manrese, la cathédrale Notre-Dame, le siège social de la mission de stabilisation de l'ONU, la Banque de la République, le Musée National, l'hôtel Montana... Et le bilan, à chaud, n'a rien d'encourageant: «C'est majeur, lance Bernard McNamara, président de la succursale canadienne d'Architectes de l'urgence. Une équipe va partir de Montréal demain [aujourd'hui] pour faire une évaluation des dégâts, mais nous nous attendons au pire.»

Hier, l'ambassadeur de France en Haïti, Didier Le-Bret, a d'ailleurs confirmé les craintes du bâtisseur sur les ondes de la télé d'État française. L'Agence France-Presse a repris ses propos. «Il va falloir reloger [...] deux millions de personnes, a-t-il indiqué. J'ai traversé à pied deux quartiers, l'un où se trouve la résidence de l'ambassade de France, qui est totalement détruite, et un autre quartier qui s'appelle le Canapé vert, là où se trouve la résidence du président [René Préval] et je n'ai quasiment pas croisé une maison qui tenait».

Ironiquement, en décembre dernier, Jean-Paul Boudreau a passé une semaine à Port-au-Prince à titre de chef d'une mission québéco-haïtienne de reconstruction. Jusqu'à l'heure du séisme, Montréal et la capitale haïtienne travaillaient conjointement en effet à la revitalisation du quartier de Martisan et à la réhabilitation de l'hôtel Simbie, une relique de l'époque Duvalier, désaffectée et désormais squattée par des familles du coin.

«On m'a dit de me préparer mentalement, souligne l'architecte attaché à la firme montréalaise Jodoin Lamarre Pratte et associés architectes. En décembre, quand on est arrivés sur place, il n'y avait rien dans ce quartier; pas d'écoles, pas de services, pas d'eau, rien. Après le tremblement de terre, je n'imagine pas très bien ce qu'il peut rester.»

À l'instar de centaines d'organismes internationaux, Architectes de l'urgence Canada ficelait hier les derniers détails logistiques en vue de l'envoi de plusieurs de ses membres en Haïti. Une équipe de spécialistes de l'environnement bâti, de la section française de l'organisation, est d'ailleurs partie en fin de journée de la Martinique voisine en direction de Port-au-Prince. «L'urgence est pour le moment sanitaire et médicale, reconnaît M. McNamara, mais il va falloir aussi sécuriser les bâtiments dangereux, ce que nous allons faire dès notre arrivée», avec, quelques heures avant le départ, une double appréhension: «Les dégâts vont être très importants, ajoute M. Boudreau. Port-au-Prince fait face désormais à un projet de reconstruction majeure et totale. Il va falloir repartir à neuf. Tout raser et tout recommencer.»


Le Devoir