Pérou - Les indigènes d'Amazonie font chanceler le gouvernement Garcia

Lima — En une semaine sanglante au Pérou, quelques milliers d'indigènes armés de lances ont fait chanceler un des gouvernements les plus stables et économiquement performants d'Amérique latine, et ont remis en question l'exploitation de l'Amazonie.

Ils sont Aguarunas, Cocamas, Candoshis... Depuis la fin avril, des indigènes organisaient dans l'indifférence quasi générale des blocus routiers et fluviaux ponctuels. Ils protestaient contre des décrets de 2007-08, lâchant selon eux la bride sur le cou de l'industrie extractive dans le Nord et l'Est amazonien.

Une levée policière de blocus mal gérée, une réaction guerrière démesurée: le sang a coulé en 24 heures d'affrontements et d'émeutes, vendredi et samedi derniers à Bagua (1000 km au nord de Lima), avec 34 morts (dont 25 policiers), 169 blessés et plus de 80 arrestations. Les violences les plus meurtrières en 17 ans au Pérou.

Les conséquences politiques n'ont pas tardé. Une ministre a démissionné, l'opposition et la presse ont demandé la tête du premier ministre, Yehude Simon, et le Parlement, sous pression, a fait marche arrière, suspendant un décret forestier controversé et promettant aux indigènes de renouer le dialogue.

Et à l'extérieur, d'Amnesty International au rapporteur spécial de l'ONU sur les peuples indigènes, James Anaya, qui a proposé de «venir aider», le Pérou a du faire face aux critiques internationales, les premières depuis les pires heures du conflit interne des années 1980-2000.

Le gouvernement va subir «un énorme discrédit, car la question indigène est très sensible aux Nations unies et dans d'autres organismes internationaux», prédit Eduardo Toche, sociologue au centre de Promotion du développement.

La crise porte aussi un coup au credo probusiness du président de centre droit Alan Garcia, qui n'a jamais caché sa conviction que l'Amazonie péruvienne était sous-exploitée économiquement, en raison «de tabous, d'idéologies dépassées, par oisiveté ou indifférence».

C'est «le syndrome du chien couché sur la mangeoire», qui ne touche pas lui-même au fourrage, mais ne laisse personne y toucher, écrivait-il dans une tribune en 2007, en allusion aux populations amazoniennes.

Rien ne dit, bien sûr, qu'une semaine de crise va altérer à terme le cours des investissements miniers (or, argent, zinc, cuivre) et pétroliers, dont le rythme soutenu ces dernières années a contribué à la spectaculaire croissance du Pérou (9,84 % en 2008, 8,99 % en 2007).

Mais dans un pays souvent perçu comme avant tout «andin», la crise a donné aux 400 000 indigènes amazoniens (sur 28 millions d'habitants) une fenêtre médiatique et politique que cette minorité n'a peut-être jamais eue tant elle fut «invisible» pour les pouvoirs successifs depuis la conquête espagnole au XVIe siècle.

«La vision de l'Amazonie n'a pas changé. C'est celle d'un lieu "vide" d'où il faut extraire les richesses et déloger ceux qui s'y trouvent, et qui n'ont, eux, aucune valeur», se désole Ada Chuecas, directrice du Centre amazonien d'anthropologie et d'application de Lima.

Le conflit avec l'État de 2009 «n'est pour les indigènes qu'une partie d'une lutte contre le même adversaire qui les menace depuis des siècles», analyse Roger Rumrril, historien de l'Amazonie.

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