Troc, troc, troc

Photo: Jacques Nadeau

Le docteur Vincent est dentiste et alchimiste: il peut transmuter un traitement de canal en n'importe quoi, ou presque. «J'ai de belles toiles troquées avec une artiste locale», raconte l'enchanteur qui soigne ses patients de la région de Montréal depuis 1995. «J'ai troqué 4000 briques anciennes afin de rénover la maison. J'ai aussi troqué l'aménagement paysager dans la cour, un vieux poêle à bois et même des poulets et des légumes.»

Le troc représente une faible proportion de la facturation de son cabinet, «de 3 à 5%», précise le docteur Vincent (c'est un nom d'emprunt). N'empêche, à chaque fois, chacun trouve son compte dans cet échange atypique.

«Le troc permet de soustraire à l'impôt certains flux monétaires, donc de donner une plus grande valeur à ce qui est troqué, poursuit le dentiste-échangiste. Pour mes patients, il permet de rendre certains traitements plus accessibles tout en me rendant service grâce à leurs compétences. Il en résulte souvent une relation basée sur une grande confiance, durable et souvent très agréable, apportant une dimension plus humaine à une relation d'affaires.»

Il n'y a pas que ça. Le troc peut même devenir une nécessité vitale à la faveur d'une crise économique. L'Argentine en faillite a vu fleurir les clubes de trueque après sa débâcle monétaire du début de la décennie. Aux États-Unis, l'effondrement du système bancaire favorise le retour du barter ou du swapping «à l'échelle supersonique», selon un récent article du magazine en ligne Rue89.com. Les entreprises américaines incapables d'obtenir du crédit des banques s'échangent les biens et services pour survivre.

L'homme d'affaires russe German Sterligov rêve même de faire du troc le système de substitution du capitalisme en crise. Fervent orthodoxe, multimillionnaire et partisan du retour à la terre comme aux valeurs traditionnelles, il vient de fonder le Centre anticrise de règlement et de marchandises, réseau de sociétés mixtes servant de base à la bourse du troc. Les partenaires y échangent du béton contre des appartements, des tracteurs contre du blé. En Russie, une trentaine de centres régionaux fonctionnent comme des franchises, et German SterliGov souhaite en ouvrir mille autres d'ici la fin de la décennie. Cinq bureaux existent à l'étranger, notamment à Londres et Bruxelles. Un autre verra bientôt le jour à Paris (voir fr.artc-alisa.ru).

Marchandise contre marchandise

Le troc est la forme d'échange la plus vieille du monde, pratiquée depuis la nuit des temps. Dans ce cadre, un bien en vaut un autre: un collier de perles appelle une hache, une poche de sel rapporte un tas de fourrures. Montréal a été fondée autour de cette primitive mécanique commerciale.

La monnaie simplifie la transaction à l'extrême en éliminant la contrainte fondamentale de la recherche du partenaire. Une marchandise (M) n'en appelle plus une autre: il suffit de passer par l'intermédiaire de l'argent (A) pour arriver à n'importe quel autre bien, selon le simplissime cycle d'échange M-A-M décrit dans Le Capital.

Karl Marx dit aussi que l'argent se transforme en capital quand l'acquisition de marchandise vise l'accroissement de la valeur. Aristote, déjà, appelait «chrématistique» la recherche de la richesse pour elle-même. Notre époque paie maintenant d'une crise profonde sa vénalité hyperchrématistique. Le troc, qui n'est pas un échange marchand, vient bousiller tous ces rapports économiques.

Le système d'échange local (SEL) Le Passe-temps simplifie l'équivalence à l'extrême à l'ombre du mont Saint-Hilaire, en Montérégie. Ici, une heure de travail en vaut une autre, sans égard au service rendu. La coiffeuse échange sur cette base avec le jardinier, la gardienne d'enfants avec le plombier.

«Chaque SEL a sa propre logique, mais nous avons opté pour une équivalence qui simplifie les échanges», explique Martine Marleau, qui a fondé Le Passe-temps il y a trois ans après avoir assisté à une présentation sur le système d'échange local de Saint-Basile-le-Grand. «L'idée, ce n'est pas seulement de sauver [sic]de l'argent. Les membres apprécient aussi et même surtout l'idée de rendre service, de se constituer un réseau d'entraide et de sortir de ce qu'on pourrait appeler l'aliénation de la logique marchande.»

En français, «salaire» dérive de sel. Les premiers systèmes nord-américains... salés, les Local Exchange Trading Systems (LETS), sont apparus en Colombie-Britannique à la faveur de la crise du début des années 1980. La réseau couvre maintenant la planète. Il y a plus de 450 LETS au Royaume-Uni et environ 300 SEL en France. On en compte une vingtaine au Québec.

Monnayer le troc

Seulement, comme l'argent est diablement pratique, les systèmes de troc les plus raffinés tentent de «monnayer» les échanges. Dans ce cas, les marchandises ou les services sont évalués en monnaie privée qui facilitent ensuite les rapports. Au Royaume-Uni, par exemple, à peine 13 % des LETS pratiquent l'équivalence (heure contre heure). Le reste fonctionne selon le cycle M-A-M. L'organisme montréalais Troc-tes-Trucs (troctestrucs.qc.ca), lui, accorde les échanges de biens à l'aide d'un système simplifié de jetons: un vêtement en donne un, un livre trois, etc.

Dans ce cadre parallèle aussi, la monnaie remplit les trois fonctions traditionnelles d'une économie de marché: la circulation, la rémunération et le réservoir de valeur. Seulement, il n'y a pas de profit, pas d'accumulation et finalement aucune exploitation. Le don pur et simple (comme il se pratique sur donnons.org ou freecycle.org) se révèle encore plus radicalement contre la marchandisation.

Internet facilite les échanges de toutes natures. Sur montreal.kijiji.ca, il y a plus de 1300 lots (sur 175 000) à échanger. Sur lespac.com, parmi les quelque 400 propositions de troc, on trouve une pelle mécanique Carterpillar d'une valeur de 15 000 $, une terre à bois de la région de Drummondville et un cheval (un quarter horse) de 10 ans. Ma picouille contre ta minoune?

Question de principe

Même monnayé, le troc demeure-t-il fondamentalement anticapitaliste? Euh, à vrai dire, non.

«Le troc n'est pas toujours perçu comme une activité anticapitaliste par ceux-là mêmes qui le pratiquent, dit Margie Mendell, économiste et professeure de l'université Concordia, spécialiste de l'économie sociale. Ce n'est pas toujours présenté comme une façon de transformer radicalement la société. Dans certaines situations, comme en Argentine il y a quelques années, un cas que j'ai analysé sur place, c'est carrément une mécanique de survie. D'ailleurs, là, le troc est apparu et disparu aussi vite, dès que les gens ont pu reprendre les échanges ordinaires. Ce troc n'évitait pas non plus la corruption.»

Du même coup, la professeure ajoute que la pratique s'inscrit assez souvent dans une large perspective idéologique contestataire, ne serait-ce que contre la logique turboconsommatrice. «Les bases mêmes de cet échange dépendent d'une volonté ferme de vivre autrement, de poser de petits gestes, à petite échelle, dit Mme Mendell. Cette idée prend de l'ampleur avec la prise de conscience des crises qui affectent notre société, la crise d'une économie fondée sur la surconsommation, la crise environnementale.»

Troc-tes-Trucs attire deux genres de clients. D'un côté, des gens moins fortunés qui cherchent à économiser, ne serait-ce que pour se payer ensuite un peu de luxe, un cinéma ou un abonnement au câble, par exemple. De l'autre, des personnes «très conscientisées» qui troquent précisément pour ne pas acheter davantage. «C'est mon cas, explique Maude Léonard, cofondatrice de l'organisme avec Véronique Castonguay. Beaucoup de mes vêtements proviennent du troc maintenant.»

Ce club d'échange est né d'un concours d'idées lancé en 2005 par l'Institut du Nouveau Monde et la défunte émission de Radio-Canada Indicatif présent. «Chaque fois, avant l'échange comme tel, nous organisons des ateliers de formation sur divers sujets, la consommation responsable, par exemple, ou l'influence de la publicité dans nos vies, explique encore Mme Léonard. C'est un projet citoyen. Nous avons mis en place une façon de conscientiser les participants à nos activités de troc.»

Doctorante en psychologie communautaire, elle souhaite maintenant étendre sa bonne idée au réseau scolaire secondaire de Montréal: ton jeu vidéo contre mes patins; mon livre d'Anne Robillard contre ton Monopoly, etc. Troc-tes-Trucs a reçu une petite subvention gouvernementale pour mettre en place les bases du système dès septembre prochain. «Nous souhaitons travailler dans le même esprit, explique Mme Léonard. Nous allons lier l'échange de trucs à des activités de formation sur l'environnement ou le commerce équitable par exemple.»

Petit troqueur deviendra grand. Et la mer monte pour une pierre qu'on y jette...

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4 commentaires
  • Pierre Girard - Inscrit 25 avril 2009 07 h 54

    D'accord pour le troc... et "Une constitution pour l'économie"?

    Il faudrait résolument revenir à des valeurs et des systèmes pour une société moins dépersonnalisée. Le troc est pas mal plus humanisant que de se promener avec un tas de portraits de la reine d'Angleterre collée sur les fesses... du moins pour les hommes.

    Il y a aussi Gilles Bonafi qui propose "Une constitution pour l'économie" (article intéressant) sur:
    http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&

    pierre girard
    www.pierregirard.ca

  • Alain Vézina - Inscrit 26 avril 2009 10 h 12

    Mieux encore

    Des monnaies locales pensées pour permettre une autonomie territoriale face à la mondialisation (contrepoids) et projet d'autonomie axé sur le «développement» local durable. Voir les Transitions Towns tel Totnes en Angleterre.

    Et ce document à cet effet

    http://www.lietaer.com/images/Livre_Blanc_Sur_la_c

  • Stéphane Mercure - Abonné 26 avril 2009 12 h 00

    Et qu'arrivent-ils à ceux dont le travail ne se troque pas?

    Je fais un travail spécialisé en radio-oncologie qui ne peut malheureusement pas se troquer contre une paire de chaussure ou une coupe de cheveux, et ce, pour deux raisons:(1) la division du travail est telle que le nombre requis de personnes pour traité un seul patient est très grand et (2)le coût des traitements est élevé et c'est pour cette raison qu'une assurance publique existe. Évidemment, la division du travail est présente dans la production d'un grand nombre de biens et services. Aussi, si je reçois un salaire pour faire ce que je fais, c'est qu'il y a des gens qui paient des impôts sur leur revenu de travail et des taxes sur les biens achetés. Troquer des biens usagés comme ce que l'on retrouve dans une vente de garage ou dans les petites annonces classées, soit, mais troquer le fruit de notre occupation principale va à l'encontre de l'équité et de la justice sociale, contrairement à ce que certains croient. Monsieur le dentiste ne pait pas d'impôts sur le bien reçu contre son travail. Le patient "troqueur" ne paie pas de taxes sur le traitement reçu. Comment participent-ils alors au financement des routes, du système d'éducation, du système de santé, etc...