Réfugiée en son pays

Après l’assassinat de son beau-frère, Maria Elena Monterosa a dû quitter sa terre pour aller se réfugier en ville. Un aller simple qui l’a menée tout droit dans un bidonville de Sincelejo, une municipalité du nord-ouest de la Colombie.
Photo: Après l’assassinat de son beau-frère, Maria Elena Monterosa a dû quitter sa terre pour aller se réfugier en ville. Un aller simple qui l’a menée tout droit dans un bidonville de Sincelejo, une municipalité du nord-ouest de la Colombie.

À chaque guerre son lot de réfugiés. En Colombie, le conflit civil qui dure depuis près de 50 ans a forcé un autre genre d'exil, à l'intérieur même des frontières. Les derniers mois auront été marqués par l'espoir des libérations d'otages et de prisonniers politiques. Pourtant, 2008 a connu un regain de ces déplacés, qui seraient plus de quatre millions.

Bogotá, Colombie — Confortablement assis dans son bureau, Jorge Rojas fixait ses deux cellulaires posés sur la table quand l'un d'eux a retenti. Le ton affable du quadragénaire se transforme en râle de malaise. Puis, un silence de mort. «Pas encore! Qui a-t-on tué?»

Jorge Rojas est le directeur et cofondateur de la CODHES, un organisme indépendant de défense des droits humains et d'aide aux déplacés de la guerre civile en Colombie. Avec quatre millions de déplacés au cours des deux dernières décennies, selon la CODHES (le gouvernement et le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU les évaluent à environ trois millions), ce pays d'Amérique du Sud occupe le troisième rang mondial pour son nombre de réfugiés, derrière le Soudan et la République démocratique du Congo.

Entre deux visites de terrain dans les zones les plus conflictuelles du pays, Jorge Rojas travaille dans son petit quartier général du centre-ville de Bogotá où il fait le lien entre 200 organisations et ONG qui viennent en aide aux déplacés de toutes les régions. C'est ici, derrière les multiples portes blindés de son bureau, qu'il répertorie, analyse et suit chaque mouvement de déplacés, qu'il produit ses rapports, qu'il dénonce, qu'il récolte les bonnes... et les mauvaises nouvelles.

«Qui? Je ne t'entends pas!», hurle M. Rojas dans son téléphone. Il s'agit de Jenison Espina Herrera. Ce jeune meneur d'un groupe de déplacés a été tué à Pereira, une ville de la région cafetière où il s'était réfugié. Il avait 22 ans. «On ne sait pas encore comment il a été assassiné, mais on sait qu'il était menacé par les Aguilas negras [aigles noirs], un nouveau groupe de paramilitaires», explique l'ancien journaliste.

Des histoires comme celle-là, Jorge Rojas dit en entendre trop souvent. Ce sont elles qui justifient depuis 17 ans déjà l'existence de la CODHES, qui donne du boulot à temps plein à une vingtaine d'employés permanents. Et dans un pays qui est le théâtre d'une guerre civile depuis plus de 40 ans, où deux guérillas armées s'affrontent tantôt entre elles, tantôt contre l'armée ou les groupes paramilitaires d'extrême droite, il y a fort à faire.

Des déplacements aux causes multiples

Hommes, femmes, enfants, les déplacés sont surtout des paysans qui travaillent des terres fertiles comme il y en a à peu près partout au pays.

Les raisons des déplacements sont multiples. Andrés Ortiz a quitté sa terre natale de la Guajira, tout au nord du pays, parce que certains voyaient d'un mauvais oeil son implication dans un mouvement syndical. À la pointe du fusil, Ana Luz Ortega a dû quitter Cordoba, une région du nord-ouest qui est le berceau du paramilitarisme, parce que des groupes armés ont réclamé sa terre. À Nariño, au sud du pays, Hernan Gonzalez a déménagé parce qu'il ne voulait pas «faire cadeau» de son aîné à la guérilla.

Parce que leurs champs ont été minés par la guérilla, les paramilitaires et l'armée, et qu'elles vivent constamment dans la terreur d'une attaque, des familles entières doivent quitter leur terre natale en quête d'un lopin de terre en lieu plus sûr. À cela s'ajoutent les victimes du Plan Colombia, cette initiative, largement financée par les États-Unis, visant l'éradication des cultures illicites, en particulier de la coca. «La politique de lutte contre la drogue du gouvernement est un échec. Elle n'a proposé aucune culture de rechange pour les paysans pauvres, qui étaient souvent forcés de participer à ces activités illicites, et a forcé leur déplacement vers les villes», soutient Jorge Rojas.

Pour sa part, Frank Rameloo, coordonnateur de projet dans la région de l'Uraba pour Médecins sans frontières, impute en partie ces mouvements de population à l'émergence de nouveaux groupes paramilitaires. En 2005, la loi «Justice et paix» a donné lieu à la démobilisation de 8000 paramilitaires, selon le gouvernement colombien, sur un total de 10 000 à 20 000 hommes. Mais depuis, les paramilitaires, surtout ceux issus de la classe moyenne et des propriétaires terriens qui détenaient un certain pouvoir économique, se sont regroupés au sein de nouvelles milices. En tout, près d'une cinquantaine de nouveaux groupes ont vu le jour depuis 2006. «En raison de leur vulnérabilité, ces groupes se lient avec des groupes de délinquants, des militaires, et sont étroitement liés au narcotrafic», estime M. Rameloo. «Pour mener à bien leurs activités, ils doivent chasser les habitants d'une région donnée.»

Lutte contre le narcotrafic, paramilitaires, abus de la guérilla et des forces armées... «Vous avez là une bonne idée de la violence qui a cours dans les campagnes de la Colombie. Et pendant ce temps, la Colombie apparaît au monde entier comme un pays qui célèbre Noël et où les routes sont sécuritaires», s'indigne Jorge Rojas. Il dénonce la propagation d'un discours post-conflit qui a coïncidé avec l'arrivée d'Alvaro Uribe au pouvoir. «C'est le pire conflit de l'hémisphère occidental et c'est simplifié en lutte contre le terrorisme. On méconnaît les vraies racines du conflit qui sont politiques, économiques et sociales. Le gouvernement joue à l'autruche.»

Les droits des déplacés

N'empêche, il existe désormais certains cadres législatifs qui visent à protéger les droits des déplacés forcés. En 1997, la Colombie a adopté la loi 387, qui reconnaissait les déplacés comme des victimes du conflit civil, et récemment, la Cour constitutionnelle a déclaré «inconstitutionnel» l'état des choses en Colombie.

Une entité gouvernementale régie par cette loi s'est donc créée pour s'occuper des besoins des déplacés, qui doivent s'enregistrer pour bénéficier d'une aide humanitaire. De trois mois au départ, cette aide doit maintenant être fournie jusqu'à ce que l'individu soit sorti de sa situation d'urgence, a statué la Cour. Mais la réalité est tout autre.

Parce qu'ils font l'objet de constantes menaces et qu'ils ont peur, des réfugiés ne veulent pas inscrire leur nom au registre. «Il y a aussi des déplacés provenant de régions qui ne sont pas directement touchées, mais qui voient parfois leur demande refusée», précise Jorge Rojas. Selon lui, ces gens n'ont peut-être pas reçu des menaces directement, mais ils ont subi les effets collatéraux de la guerre. Ils devraient être pris en charge au même titre que les autres, croit-il.

Si la plupart des réfugiés colombiens ne sortent pas du pays, il arrive que certains dirigeants de collectivités aient à s'en aller outre-frontières pour se «faire oublier» de leurs agresseurs. Le Canada est un important pays d'asile, parfois temporaire, pour plusieurs d'entre eux. «Le Canada a été généreux dans la réception de réfugiés et devrait maintenir cette ouverture. Mais il pourrait faire davantage pression sur le gouvernement colombien», nuance M. Rojas.

Beaucoup de chemin a été fait, certes. Malgré tout, l'année 2008 est apparue comme l'une des plus troubles. Durant la première moitié de l'année, on a compté près de 300 000 déplacés internes. À titre comparatif, en 2002, une année particulièrement difficile, 400 000 personnes avaient quitté leur domicile. «L'année 2008 est paradoxale. Le nombre de réfugiés y a été effarant, mais c'est une année qui restera plutôt marquée par la libération d'otages», soulève M. Rojas.

Mû par la sagesse du grand essayiste et poète uruguayen Eduardo Galeano qui disait qu'il fallait garder le pessimisme pour des temps meilleurs, Jorge Rojas ne baisse pas les bras. «La plus grande victoire de CODHES sera la fermeture de ce bureau.» Mais, conclut-il, réaliste, ce n'est pas pour demain.

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Ce reportage a été rendu possible en partie grâce à une bourse de l'Agence canadienne des développement international (ACDI)

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