Réfugiés des villes

Elle vit aujourd'hui dans un bidonville, mais il fut un temps où Maria Elena Monterosa était «riche». Dans son village du département d'Antioquia, au nord-ouest de la Colombie, elle régnait sur une petite plantation de bananes de deux hectares, un jardin et des animaux de ferme. Cette Colombienne était jeune maman et sa terre lui appartenait. Son mari travaillait dans les mines d'or et s'occupait d'un petit bar. Jusqu'au jour où elle a dû tout quitter pour aller ailleurs. Son beau-frère venait de se faire assassiner et les conflits entre les paramilitaires et les guérillas prenaient de l'ampleur. Sans le savoir, elle avait pris un aller simple pour la ville.

Ville après ville, elle a finalement abouti à Sincelejo, où elle vit désormais avec son mari, maintenant pompiste, et ses trois enfants depuis plus de 15 ans. Dans cette agglomération de 260 000 habitants dans le département de Sucre, au nord-ouest du pays, environ le tiers des habitants sont des déplacés. C'est l'un des centres urbains qui accueillent le plus grand nombre de réfugiés internes au pays. Un fait qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on sait que Córdoba, le département voisin, est le berceau du paramilitarisme.

Au fil des ans, les déplacés, des paysans pour la plupart, sont venus s'entasser sur des terrains vacants adjacents à la ville. C'est dans ces bidonvilles appelés «invasions», sans aqueducs ni égouts, qu'ils ont bâti leur maison de bois ou de plastique. Avec le temps, les familles ont réussi à mettre un peu d'argent de côté pour construire en dur. «On est des déplacés qui se sont intégrés, mais il restera toujours cette douleur à l'âme», dit Maria Elena Monterosa.

Dans bien des cas, le réseau social est absent tandis que le deuil reste à faire. «Se déplacer, c'est la mort, une mort spirituelle. Les gens ont grandi sur leur lopin de terre, ils ne connaissent que ça. Les forcer à partir, c'est comme leur enlever un rein. Ils peuvent continuer à vivre, mais ce ne sera jamais pareil», croit pour sa part Martin Girard, coordonnateur de projets à Sincelejo pour Médecins sans frontières (MSF). Et pas besoin d'aller bien loin pour avoir l'impression d'avoir changé de planète.

Misère urbaine

En état de choc, les déplacés errent dans la ville sans savoir où aller ni que faire. «Imaginez, ces gens-là ont tout perdu. Ils ont laissé leur terre, leurs vêtements, leurs casseroles. Ils ont une famille à faire vivre mais n'ont pas d'argent et ont du mal à trouver un travail», explique Diana Urueña, psychologue à la clinique de MSF à Sincelejo. Les problèmes de santé mentale abondent. Selon l'organisme, la prévalence serait de 28 % dans les «invasions» de la ville.

Témoins d'une violence parfois très crue, les habitants préfèrent ainsi aller rejoindre l'anonymat d'un grand centre urbain, là où on ne risque pas de les trouver. «Mais ça complique les choses parce qu'ils ne viennent pas chercher de l'aide», constate Martin Girard. D'autres restent en marge parce qu'ils ont peur ou ne savent tout simplement pas où aller ni comment s'inscrire au registre des déplacés pour avoir accès aux subsides de l'État... qui ne suffisent pas. Un déplacé qui en fait la demande reçoit environ 430 000 pesos colombiens (220 $) par mois. «Pour une famille de huit, c'est du riz pour tout le monde matin, midi et soir et rien d'autre», précise M. Girard.

S'ils ne mendient pas, les hommes s'ouvriront des commerces de rue ou travailleront dans le secteur des services. Quant aux femmes, elles tenteront leur chance comme domestiques et s'exposeront à différents sévices physiques et psychologiques. Celles-ci représentent environ 98 % des patients qui se rendent à la clinique de MSF. Leurs problèmes sont d'ordre gynécologique, mais il y a également beaucoup «d'auto-avortements». C'est d'ailleurs le deuxième problème en importance, nous dit-on.

À cela s'ajoute la violence, la première cause de décès chez les Colombiennes âgées entre 15 et 39 ans. «Les femmes sont agressées et subissent beaucoup de violence verbale», note Gaston Sierra, l'un des coordonnateurs des soins infirmiers de la clinique. Malgré tout, certains déplacés parviennent à donner un peu de sens à ce déracinement. Maria Elena Monterosa s'est convertie en leader de sa communauté. Sur la première ligne, elle vient bénévolement en aide aux nouveaux arrivants. «C'est ma façon à moi de me rendre utile. Ça m'aide aussi à guérir mes blessures. Je ne pourrai jamais oublier que je suis aussi passée par là.»

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