Une vie de résistance

Installée le long de la rivière Jiguamiando, la communauté métisse de Nueva Esperanza a été maintes fois forcée à l’exil. En raison de leur potentiel pour la culture
de la palme africaine, leurs terres fertiles sont hautement convoitées.
Photo: Installée le long de la rivière Jiguamiando, la communauté métisse de Nueva Esperanza a été maintes fois forcée à l’exil. En raison de leur potentiel pour la culture de la palme africaine, leurs terres fertiles sont hautement convoitées.

Ils y sont revenus et ils y restent. Avec une rare violence, les habitants de collectivités du nord du Choco, au nord-ouest de la Colombie, ont été expulsés une dizaine de fois au cours des dix dernières années. Pour préserver leurs terres des monocultures de palme africaine, ils se battront jusqu'au bout. À la vie, à la mort.

Département du Choco, Colombie — Ce sont quelques cabanes de bois sur pilotis, suspendues au-dessus des terres inondées. À l'entrée de ce village entouré de barbelés, on a planté un grand panneau blanc. «Zona humanitaria, nueva esperanza», peut-on y lire. Cette poignée de maisons qui abritent environ une vingtaine de familles n'est pas un camp de réfugiés. Non. C'est la terre qu'ont reprise et décidé d'habiter les métisses de Nueva Esperanza, une communauté installée le long de la rivière Jiguamiando, dans une forêt tropicale du département du Choco, tout près de la frontière avec le Panama.

Pris en otages par la guerre civile colombienne, des paysans de partout en Colombie ont été forcés à l'exil par des groupes de paramilitaires, souvent avec la complicité de l'armée. Le département du Choco, où vit la plus grande communauté afro-colombienne du pays ainsi que des peuples d'autochtones et des métis, n'y a pas échappé. Plutôt inondées, leurs terres n'en sont pas moins fertiles. Pour le potentiel qu'elles offrent pour la culture de la palme africaine, elles ne cessent d'attiser la convoitise. C'est le cas des terres du Bajo Atrato, une zone baignée par les rivières Jiguamiando et Curvarado où vivent plusieurs collectivités maintes fois déplacées qui, depuis quelques années, se sont autoproclamées «zones humanitaires».

Principalement composée de métis, la communauté de Nueva Esperanza en fait partie. Elle a été déplacée plus d'une dizaine de fois en dix ans. Dans les villes, la forêt dense ou le long des rivières aux alentours, les familles s'échouaient là où elles le pouvaient. D'ailleurs, la terre où vit maintenant la communauté n'est pas exactement celle qu'elle occupait il y a un peu plus de dix ans, lorsque les mouvements de déplacement se sont intensifiés. Qu'importe. C'est leur terre et elle leur appartient désormais.

L'année 1997, celle de l'Opération Genesis lancée contre les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), a été particulièrement marquante pour les habitants de la région. C'est le général Rito Alejo del Río qui y avait dirigé des troupes à l'assaut des guérilleros des FARC. L'Armée avait bombardé la région tandis qu'au sol, des paramilitaires avaient attaqué, pillé et massacré la population. Des milliers d'habitants du Bajo Atrato avaient dû fuir. Le général aujourd'hui à la retraite vient d'ailleurs d'être cité à procès pour avoir collaboré avec les paramilitaires.

Ayant finalement obtenu leurs titres de propriété, certaines collectivités se sont lentement réinstallées dans les années qui ont suivi l'attaque, mais l'accalmie fut de courte durée. Par un beau matin de 2001, des hommes en armes se sont présentés aux portes de Nueva Esperanza, accusant les habitants d'être de la guérilla. «Ils se sont mis à tirer sur nous. Sur les femmes enceintes, les enfants, les personnes âgées...», raconte Yunuari, une mère de famille dans la vingtaine. Avec sa petite famille, elle s'est réfugiée dans la forêt et y est restée tapie quelques jours dans l'espoir de retourner chez elle chercher des vivres et des casseroles. Mais les petites cabanes de bois du village ont été réduites en cendres. Elle s'est alors résignée à partir mais s'est promis qu'elle reviendrait. «Quand on est finalement revenus, il y avait des champs de palme partout. On se sent plus en paix, mais la situation est encore tendue», insiste la jeune femme à l'épaisse crinière de jais.

La paradis de la palme

Les habitants des zones humanitaires de la région sont unanimes: la palme africaine est l'emblème de tous leurs maux. Les propriétaires terriens y font des affaires d'or. La moindre parcelle de terre vendue sous pression ou prise a été exploitée. Tant et si bien que cette région du Bajo Atrato s'est mutée en une vaste monoculture de palme africaine, de laquelle on tire une huile vendue à fort prix sur les marchés mondiaux. Selon les statistiques de l'Institut colombien de développement rural datant de 2004, la presque totalité des plantations de palmes de la région se trouve sur des terres appartenant aux Afro-Colombiens et la plupart des monocultures ont été financées par l'État.

Présente dans de nombreux produits domestiques et alimentaires, l'huile de palme sert également à faire du biocarburant. Dans cette région au nord du Choco, les habitants n'en ont que faire. Les expulsions pour des raisons politiques, Erasmo Sierra n'y croit tout simplement pas. «Ils veulent nos terres pour planter de la palme africaine», note ce dirigeant de communauté. «Mais ça, n'allez pas le dire au gouvernement parce qu'il vous traitera de menteur. Et ici, la vérité tue.»

Le droit à la paix

En plus de cultiver la terre selon leurs traditions ancestrales, les Afro-Colombiens se sont créé des réserves naturelles de biodiversité, avec l'appui de la Commission interecclésiale de justice et paix, un organisme de défense des droits humains. Les zones humanitaires qu'ils ont érigées sont également reconnues par le droit international humanitaire pour les populations civiles vivant au sein d'un conflit armé. Mais pour assurer une présence internationale auprès des collectivités afro-colombiennes et soutenir le processus de récupération de la terre, la Commission travaille notamment en collaboration avec le Projet accompagnement solidarité Colombie (PASC).

Fondé en 2004 à Montréal, cet organisme d'accompagnement fait également de l'éducation populaire. «Si elles en font la demande, on aide les collectivités à récupérer leur mémoire, à apprendre à lire et à écrire. On veut donner des outils à ces gens pour mieux comprendre la réalité qui les entoure», explique Maxime Comeau, travailleur humanitaire pour le PASC.

Car le spectre de la violence plane toujours. «Le danger existe. L'armée est là et ce n'est pas rassurant quand on sait qu'il y a des liens entre elle et les incursions illégales. Et les fils barbelés, ça ne protège pas des mortiers», conclut le jeune homme.
5 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 4 avril 2009 08 h 40

    Bravo pour ce reportage.

    Merci de nous faire voir la réalité d'une partie de la Colombie.

    Serge Charbonneau
    Québec

  • Paul Racicot - Inscrit 4 avril 2009 13 h 15

    Une mise en tutelle ?

    Le gouvernement colombien a-t-il perdu le contrôle ou... ses membres l'ont-ils pris pour s'en mettre plein les poches?

    Quand on prend conscience d'un tel gâchis, on ne peut que s'offusquer que la Colombie n'ait pas été mise sous la tutelle de l'ONU il y a de cela bien des années...

    Mais une tutelle onusienne coûterait sans doute pas mal cher et, par les temps qui courent, l'argent doit évidemment aller à « la crise »...

    Et puis bof ! La Colombie, à part sa cocaïne et son huile de palme n'exporte pas grand-chose de valeur : pas de pétrole, pas d'uranium, pas de niobium, de platine ou... Donc, rien de « stratégique ». Alors elle attendra bien encore un peu, n'est-ce pas ?

  • Colette Lelièvre - Abonnée 5 avril 2009 10 h 13

    Vous pouvez agir!

    Le Sommet des Amériques se tiendra du 17 au 19 avril prochain. Amnistie internationale en prévision de cet événement a lancé une pétition afin que les gouvernements mettent les droits humains au centre de leur planification économique et énergétique. La Colombie est un des cas représenté pour expliquer la situation. Signez à http://amnesty.ca/americas/index.php?lang=fr. Vous pouvez agir! Faites-le.

  • Nicole Therrien - Inscrite 6 avril 2009 18 h 36

    À lire sans modération

    À faire lire et ça presse, à notre cher premier ministre du Canada qui ne s'est contenté que de la version du président Uribe. Que n'est-il allé faire un tour dans les différents départements cités dans l'article !
    Serait-ce que "le plus beau pays du monde" vive déjà sur sa réputation usurpée ?
    Nicole Therrien therrien.nicole@gmail.com

  • Pasc 05 - Inscrit 7 avril 2009 21 h 57

    Pour en savoir plus

    Pour en savoir plus sur les communautés du Choco www.pasc.ca

    Vous y trouverez un DOSSIER SPÉCIAL : "Complicité dangereuse entre fonctionnaires et « entrepreneurs-paramilitaires » de la Palme"

    de nombreux articles de référence et des évenements ou mobilisations auxquels participer .


    De plus, jeudi le 26 mars dernier, le gouvernement Harper a déposé au parlement le texte de l'Accord de libre-échange Canada-Colombie ainsi que la loi d'implémentation l'accompagnant. À partir du jour du dépôt en chambre, les députés ont 21 jours pour ouvrir un débat permettant d'empêcher sa ratification... ce qui veut aussi dire que nous avons 21 jours pour faire entendre notre rejet catégorique de cet accord et faire ainsi suffisamment de pression pour que tous les partis d'opposition le bloquent !

    Le compte à rebours est maintenant commencé !


    De 1982 à 2007, la population civile de ce pays, qui compte déjà plus de 5 millions de déplacés internes, à été victime de plus de 3500 massacres, 15 000 disparitions forcées et 5000 dirigeants politiques de gauches assassinés. De plus depuis la fin 2008, le scandale des « exécutions extrajudiciaires » - assassinats de civils commis directement par l'Armée - pour gonfler les chiffres des victoires de la lutte contre la guérilla, a sérieusement remis en question la légitimité du gouvernement d'Alvaro Uribe Velez. Au cours des deux derniers mandats présidentiels, au moins 1122 personnes civiles sans défense ont été assassinées puis présentées par l'Armée comme « mortes au combat ». La majorité des personnes assassinées étaient des syndicalistes, des leaders paysans, des jeunes sans emploi et des résidents de zones urbaines pauvres.

    Depuis des mois, les mouvements sociaux de Colombie et du Canada travaillent à arrêter cet accord qui aura des répercussions dramatiques sur l'ensemble des droits fondamentaux et des luttes sociales des peuples de Colombie et du Canada.

    AGISSEZ !!!

    ÉCRIVEZ À VOTRE DÉPUTÉ et au responsable du dossier au parlement ! www.pasc.ca

    Trouver votre député à cette adresse :http://www.parl.gc.ca/common/index.asp ?Language=F

    SIGNER LA PÉTITION : http://www.mesopinions.com/Violations-des-Droits-h