Vivre en pays miné

Les champs colombiens ont été passablement nettoyés. Mais nul n’est à l’abri des mines oubliées, qui dorment encore sous la terre. Photo: Marjorie Lenneville
Photo: Les champs colombiens ont été passablement nettoyés. Mais nul n’est à l’abri des mines oubliées, qui dorment encore sous la terre. Photo: Marjorie Lenneville

La Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel — ou traité d'Ottawa — célébrera dimanche les dix ans de son entrée en vigueur. Pour les États signataires, l'heure est au bilan. La Colombie n'y échappe pas. Environ 20 % des 5500 victimes des mines antipersonnel rapportées dans le monde sont colombiennes, un record peu enviable.

Cocorna, Colombie — À quatre ans et des poussières, Laura Fernanda n'est jamais allée à la guerre. Pourtant, la petite Colombienne en porte les cicatrices. Sur sa jambe gauche, de petites stries creusent son mollet, stigmates des éclats d'obus qui lui ont transpercé la chair à la suite de l'explosion d'une mine antipersonnel le 24 mars 2005. C'était le jour de son baptême. Elle avait 48 jours.

Écorchée par 40 ans de conflit civil, la Colombie détient un bien triste record: selon les données les plus récentes de l'ONU datant de 2007, le pays occupe le premier rang mondial pour le nombre de victimes d'explosions de mines antipersonnel et autres artefacts, devant l'Afghanistan et la Birmanie. Environ 20 % des 5500 victimes rapportées dans le monde sont colombiennes. Les mines antipersonnel ont tué ou blessé quelque 7500 Colombiens en 20 ans. En majorité des hommes (95 %), surtout des militaires. Une fois sur dix la victime avait moins de 18 ans.

Comme Laura Fernanda. En route vers l'église, son grand-père, Manuel Cevallos, menait fièrement à travers les champs le cortège familial lorsqu'il a malencontreusement marché sur une mine. L'explosion lui a pulvérisé une jambe. Épouvantée, tenant sa petite fermement contre sa poitrine, la maman de Laura Fernanda s'est mise à courir vers son père pour lui porter secours. Deuxième explosion. Elle avait, elle aussi, mis le pied sur une mine. «Comme je marchais en retrait, je suis une des seules à m'en être sortie», raconte Maria Jesus Valencia Ramirez, la grand-maman de Laura Fernanda. Plusieurs semaines à l'hôpital et quelques opérations plus tard, la petite réussira à s'en tirer. Sa mère et son grand-père auront chacun une jambe amputée.

L'arme des pauvres

En Colombie, on les appelle les «brise-pattes». Boîtes de conserve ou canettes de bière, acide et vieux barbelés, les mines peuvent se bricoler à partir de n'importe quel contenant. Le tout pour parfois moins d'un dollar. Avec la machette et les poings, elles sont les armes de prédilection des pauvres.

Les mines sont semées à tout vent, dans les champs de coca, les terres fertiles des paysans ou encore près des routes et des écoles. Les guérillas, surtout les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), sont les plus ferventes utilisatrices de ces engins explosifs. «Mais jamais contre la population civile», avait assuré Raul Reyes, l'ex-numéro 2 des FARC, dans une entrevue qu'il a donnée il y a deux ans. La rumeur veut qu'il soit mort il y a exactement un an, en marchant sur une mine alors qu'il fuyait une attaque de l'armée.

Blottie au creux des Andes, Cocorna est une coquette bourgade coloniale de 20 000 âmes à 100 km au sud-est de Medellin, dans le département d'Antioquia. Pendant les sept dernières années, cette région a remporté la palme pour son nombre de victimes de mines. Conséquence d'un renforcement militaire de la zone, les FARC ont tranquillement cédé le terrain. Les champs ont été passablement nettoyés. Mais nul n'est à l'abri des mines oubliées, qui dorment encore sous la terre.

Dans un petit café bruyant du centro, Nancy Marin se rappelle. «Il y avait des rues qu'on ne pouvait pas emprunter et un couvre-feu le soir», raconte la travailleuse sociale colombienne qui vient en aide aux victimes de mines antipersonnel de la région. À la nuit tombée, les guérilleros allumaient des feux aux intersections. La ville était encerclée, les terrains, minés. «Ils posaient des mines dans le sol pour éviter les attaques-surprises des militaires et les enlevaient au petit matin», raconte Mme Marin. Quiconque désirait s'aventurer la nuit le faisait à ses risques et périls. «S'ils sautaient sur une mine, les guérilleros disaient qu'ils étaient punis», ajoute-t-elle.

«Punie», Carmen Gallego l'a été peu avant Noël 2002. Accompagnée de son mari et de sa fille de 6 ans, elle a traversé un champ dans l'obscurité. Le poids de son mari a enclenché le détonateur à son insu. Il est mort sur le coup. «Je ne savais pas quoi faire. J'étais blessée au pied, au bras et à l'abdomen», explique-t-elle.

En proie à de sévères hémorragies, elle a attendu les secours avec sa fille dans une maison abandonnée. «Mais personne n'a osé s'aventurer de nuit en terrain miné. Il a fallu attendre le lendemain après-midi avant qu'on vienne nous chercher», raconte Carmen Gallego.

Dix ans de traité

Ratifié le 1er mars 1999, le traité d'Ottawa contre les mines antipersonnel célébrera ses dix ans dimanche. À sa signature deux ans plus tôt, 150 pays — les États-Unis, la Russie et la Chine, notamment, s'étaient abstenus — se sont mis d'accord pour cesser l'emploi et la fabrication des mines et pour détruire celles qu'ils avaient encore en stock. Ils s'étaient également donnés dix ans pour déminer tous les champs. Parmi d'autres, la Croatie, le Venezuela et la Grande-Bretagne (îles Malouines) ont demandé une extension des délais. La Colombie est encore bien loin de son objectif d'éradication complète des mines en 2011, selon le rapport produit par la coalition d'ONG Campagne internationale pour interdire les mines.

Pourtant, ses efforts sont considérables. Après s'être doté d'un observatoire national plus ou moins efficace, le gouvernement colombien a créé le Programme présidentiel d'action intégrale contre les mines antipersonnel, qui prend en charge la victime jusqu'à sa réhabilitation. En complément des efforts de l'État, l'UNICEF, la Croix-Rouge internationale, des fondations privées et des ONG apposent, à leur façon, un baume sur cette plaie ouverte. Par l'intermédiaire de l'ACDI, le Canada a aussi contribué financièrement au Centre de réhabilitation colombien des victimes de mines antipersonnel, un centre où les victimes réapprennent à vivre avec un membre amputé. «L'argent est là, mais il n'est pas toujours bien distribué», soutient Nancy Marin.

Le grand-père Manuel Cevallos a dû laisser sa terre qu'il n'arrivait pas à vendre. Avec l'indemnité de 7000 $ qu'il a reçue du gouvernement, ce quadragénaire s'est acheté un kiosque de légumes au centre du village. Mais le coeur n'y est pas. Dans son entourage, on chuchote qu'il ne s'est jamais totalement remis de son traumatisme. Derrière le comptoir du matin au soir, il dit rêver d'une autre ferme. À Cartagena cette fois, «parce que l'économie y est meilleure». Un lopin de terre aussi petit soit-il, mais où sa petite-fille Laura Fernanda pourra gambader en toute sécurité.
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Notre journaliste a séjourné en Colombie grâce à une bourse de l'Agence canadienne de développement international

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