Un bouquet épineux

Une travailleuse prépare des roses pour l’expédition dans une serre de Colombie.
Photo: Agence France-Presse (photo) Une travailleuse prépare des roses pour l’expédition dans une serre de Colombie.

À la Saint-Valentin, tradition oblige, les amoureux s'échangent bisous et roses rouges. Mais en Colombie, ces fleurs ont une tout autre odeur: celle de la sueur de milliers de travailleurs de serre qui fournissent 50 % du marché canadien des fleurs coupées. Un documentaire nous met au parfum de cette industrie qui a de lourds impacts socioéconomiques et environnementaux.

Parler de fleurs un 14 février n'a rien d'étrange en soi. Mais le discours que tient Sarah Charland-Faucher le jour de la Saint-Valentin, aussi sacré Journée internationale des travailleurs des fleurs à l'initiative de l'ONG colombienne Cactus, ne contient pas que des mots tendres. Bien que ce soit un message d'amour, estime-t-elle. «C'est une façon de rendre hommage aux travailleurs. On veut pouvoir faire une fête pour qu'on se rappelle que leur vie est plus importante que des milliers de fleurs réunies», a noté Mme Charland-Faucher, responsable de la campagne du 14 février pour le Comité pour les droits humains en Amérique latine.

Pourtant, en Colombie, d'où proviennent un peu plus de la moitié des fleurs coupées du marché comme les roses et les oeillets, le coeur n'est pas à la fête. «Ce n'est pas célébré, mais tout le monde sait ce que c'est! Les fleurs achetées cette journée-là représentent 85 % des ventes annuelles. Mais c'est le pire moment de l'année pour les travailleurs», fait remarquer la coréalisatrice, avec son frère Simon, de À fleur de peau, un bouquet de la Colombie, un documentaire sur les travailleurs des fleurs dans ce pays d'Amérique du Sud.

En ce jour de l'amour, certains travailleurs colombiens doivent effectuer entre 250 et 300 coupes de fleurs à l'heure. L'an dernier, des centaines d'employés de serre avaient été hospitalisés, intoxiqués par un cocktail de produits chimiques mélangés à la fumée provenant de feux qui avaient été allumés pour réchauffer les travailleurs. «C'est à ce moment-là qu'il y a le plus d'excès et de violations des droits», rappelle Mme Charland-Faucher. «Et dans un contexte de survie, faire ce travail-là est pénible. Les travailleurs ne se sentent pas valorisés.»

50 000 espèces de fleurs

C'est alors qu'elle étudiait à l'Université nationale de Bogotá que l'idée de faire un film, son premier, lui est venue. Encouragée par son frère caméraman, Sarah Charland-Faucher n'avait qu'une idée en tête: dresser un portrait plus fleuri de la Colombie. Ainsi, au hasard de ses recherches, elle a découvert que dans ce magnifique pays traversé par la cordillère des Andes, on dénombrait 224 000 soldats actifs, 25 000 morts violentes par année, mais également 50 000 espèces de fleurs. «C'est devenu mon fil conducteur», souligne la jeune femme de 25 ans qui vit à Sainte-Louise, dans la MRC de l'Islet.

Dans un amalgame d'images et de musiques très poétiques, à travers les témoignages touchants de militants pour les droits des travailleurs, mais aussi de vendeurs de fleurs, d'enfants et même de consommateurs québécois, le tandem Charland-Faucher s'est attardé à «l'humain derrière la fleur». «Je ne sais pas comment je définis le film. Ce serait un documentaire d'auteur politico-poétique. J'offre un bouquet de Colombie», lance la jeune militante. «Ce n'est pas journalistique même si c'est critique. C'est informatif, mais je ne me sentais pas obligée de montrer les deux points de vue», a-t-elle ajouté en précisant que les entreprises d'exportation de fleurs qu'elle a approchées n'ont pas daigné lui accorder d'entrevues.

Ni roses ni fleur bleue

Car la jeune femme insiste: les histoires de vie des travailleurs des fleurs ne sont pas toujours roses. Cette diplômée en science politique et en création littéraire pointe du doigt les impacts sociaux et environnementaux de cette industrie colombienne, deuxième en importance après celle des Pays-Bas, qui a vendu pour plus d'un milliard de dollars de fleurs en 2007.

En plus d'être transportées par avion, l'un des moyens de transport les plus énergivores et polluants, les fleurs cultivées requièrent d'énormes quantités d'eau, ce qui a contribué à de graves pénuries — les nappes phréatiques ont diminué de 50 % — dans les municipalités où l'on exploite des serres, rappelle-t-elle. Sans compter les pesticides et autres produits chimiques utilisés en abondance pour les faire pousser, qui augmentent le risque d'infections cutanées et de fausses couches.

Un travailleur des fleurs gagne environ 5 $ par jour et travaille en moyenne 150 heures les deux semaines qui précèdent la Saint-Valentin. Des lois flexibles, une main-d'oeuvre bon marché et des ressources abondantes. Les propriétaires de serres ont la part belle en Colombie. Et la concurrence des grands marchés de fleurs que sont l'Équateur, la Hollande, le Kenya et, plus récemment, la Chine, ne font qu'encourager les baisses de salaire.

Fleurs équitables

Sensible à cette réalité, Tom Leckman, de l'entreprise Sierra Eco, a démarré il y a neuf ans sa propre filière de fleurs équitables, qui représente désormais 30 % de son chiffre d'affaires. Il fait notamment affaire avec une vingtaine de serres en Colombie, mais également avec d'autres en Équateur et en Californie. «On a développé une complicité avec nos producteurs. On sait ce que les gens vivent sur le terrain», soutient M. Leckman. «On a trouvé des gens qui avaient les mêmes valeurs que nous. Pour faire évoluer les pratiques, ça prend une coopération dans toute la chaîne. Le Nord a tendance à pointer du doigt le Sud. Mais on doit plutôt appuyer les producteurs dans le transfert des technologies et l'éradication des pesticides.»

Rien que pour la Saint-Valentin, il a importé un million de roses certifiées qu'il a vendues à des grossistes qui distribuent au Québec et en Ontario. «Mais la demande n'est pas là», constate le marchand. Les fleurs ne valent pourtant guère plus cher que les roses non certifiées. «L'évolution des mentalités n'est pas aussi rapide que je l'aurais souhaité», a-t-il indiqué. «On est en retard de cinq ans sur l'Europe.»

Sarah Charland-Faucher souhaite que son documentaire fasse réfléchir sur les relations Nord-Sud sans pour autant inciter à un moratoire sur les fleurs. «Je suis déçue quand on me demande comment faire pour ne plus acheter les fleurs de la Colombie. C'est une réaction normale, mais là n'est pas l'enjeu», soutient-elle. «C'est un problème collectif. Il faut réfléchir à la manière dont nous pouvons faire pression pour faire respecter les droits de ces travailleurs», insiste-t-elle. Et pourquoi pas, en cette journée de l'amour, en profiter pour leur lancer quelques fleurs?

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- À fleur de peau, un bouquet de la Colombie sera projeté aujourd'hui le 14 février à l'ONF à Montréal, le 15 février au café-bar L'Agitée à Québec et 19 février à 19h à l'Institut de technologie agroalimentaire (ITA) de La Pocatière.

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