Fidel 50 ans plus tard

Photo: Agence France-Presse (photo)

Cinquante ans que le monde est accroché aux lèvres de l'indéboulonnable Fidel et de la «révolution cubaine». Le fiasco du débarquement de la baie des Cochons, la crise des missiles, l'embargo américain et les discours-fleuves, la guerre en Angola et l'exode de Mariel, la «période spéciale en temps de paix», la saga miamienne du petit Elian Gonzales, l'incessant musellement de l'opposition — mis en contradiction avec les indéniables succès sociaux cubains en santé et en éducation... Il y a aura cinquante ans demain, soit le 1er janvier 1959, le rideau tombait pour de bon sur la dictature mafieuse de Fulgencio Batista.

«Condamnez-moi, ça n'a pas d'importance. L'histoire m'absoudra», lance fameusement le jeune Fidel Castro au procès qu'on lui fait en 1953 après l'attaque de la caserne de la Moncada, à Santiago de Cuba, point de départ de la lutte révolutionnaire.

Santiago, terre mythique du sud-est de l'île: lieu des soulèvements contre les Espagnols et, plus tard, de l'intervention militaire américaine de 1898 qui allait donner aux Cubains le sentiment durable qu'on leur avait volé leur indépendance; là d'où, réfugiés dans les montagnes de la Sierra Madre, Fidel, Raul et Che Guevara ont lancé la guérilla. C'est ici, donc, que la fête aura officiellement lieu demain, avec ou sans son Lider maximo, qui, contraint par la maladie de se mettre à l'ombre, n'a pas été vu en public depuis le 31 juillet 2006.

Et qu'est-ce qu'on célèbre exactement? «Je réponds à ceux qui me posent la question que les révolutions ne durent pas un demi-siècle, qu'elles finissent par s'autodévorer et sombrer dans l'autoritarisme, le contrôle et l'immobilité», écrivait récemment Yoani Sánchez, blogueuse «vedette» de la vibrante blogosphère cubaine (www.desdecuba.com/generaciony). «Meurent celles qui tentent de se faire éternelles et de se maintenir sans changer.»

Entendu! Beaucoup de Cubains, comme cette Yoani Sánchez, fêteront demain en grimaçant un esprit de résistance qui a viré à la mentalité de forteresse, un projet altermondialiste avant la lettre qui a débouché, dans les faits, sur une économie contrôlée par l'armée, forcé le commun des enfants de la révolution à s'agenouiller devant le touriste et son peso convertible, fait prendre, bon an mal an, les chemins de l'exil à des milliers de Cubains que les impasses ont rendus claustrophobes. «À Cuba, tout ce qui n'est pas obligatoire est interdit», a déjà écrit l'écrivain Lisandro Otero.

Impossible pour autant de réduire le règne castriste, d'un frère à l'autre, à ses échecs et à cet enfermement — celui qui consiste à considérer tout opposant, du premier jusqu'au dernier, comme un agent de la CIA. Fidel Castro a été, tout à la fois, un économiste raté et un fin géopolitologue. Impossible d'ignorer que, cinquante ans plus tard, l'insularité cubaine, si pétrifiée qu'elle apparaisse à plusieurs, conserve à l'échelle internationale une formidable puissance d'évocation.

Cuba est un théâtre, Fidel est dramaturge et les Cubains sont figurants. Si bien qu'est également célébrée la stupéfiante résilience d'un homme et d'un État qui continuent malgré tout de jouir — en Europe, en Amérique latine, au Québec... — d'une bienveillance intriguée pour avoir, envers et contre tout, tenu tête, d'Eisenhower à Bush fils, à dix presidents américains. Et pour avoir survécu, pendant qu'à l'Est tout s'effondrait, à la dissolution de l'URSS (officiellement proclamée le 26 décembre 1991) et à la chute du mur de Berlin, qui fêtera, autre anniversaire, ses vingt ans en novembre prochain.

Les Cubains ne sont pas seuls, en 1959, à secouer le joug ou à tenter de le faire. L'Afrique rompt, tant bien que mal, ses chaînes coloniales. En Afrique du Sud, Nelson Mandela, constatant les limites de la stratégie de non-violence, radicalise la lutte contre l'apartheid. Les Tibétains se révoltent à Llassa et le dalaï-lama se réfugie en Inde. L'Amérique blanche est confrontée à ses complaisances racistes et à la lutte du mouvement noir pour les libertés civiques.

L'histoire a de ces ironies. Elle veut que, sept mois après l'entrée de Fidel à La Havane, Nikita Khrouchtchev et Richard Nixon, alors vice-président, s'affrontent dans un débat célèbre, lors de l'American National Exhibition à Moscou, au sujet des mérites respectifs des systèmes capitaliste et communiste...

Entre pérennité et anachronisme, l'exception cubaine signale que la discussion n'est pas close. Après tout, ses «mérites respectifs» continuent de faire débat au sein de la société vénézuélienne, pour ne nommer que l'une des plus aiguillonnées par le conflit entre droite et gauche.

Le jour suivant l'attaque contre la Moncada, en juillet 1953, le journal Ataya annonce à la une: «Fidel Castro est mort». À Miami, de facto deuxième ville de Cuba, on attendait avec impatience de le voir expirer quand il est tombé malade il y a deux ans. Il souffrirait, selon les services secrets américains, d'un cancer intestinal incurable. Raul, 77 ans, de cinq ans son cadet, lui a officiellement succédé en février dernier à la tête de l'État en faisant miroiter des espoirs de libéralisation économique à la chinoise. Sa présidence se résume à ce jour à du bricolage: par exemple, il a levé l'interdiction sur la vente d'ordinateurs, qu'à peu près personne ne peut de toute façon se payer, alors que les grille-pains ne seront pas vendus librement avant 2010.

L'arrivée dans l'empire d'à côté de Barack Obama y changera-t-elle quelque chose? «Cuba semble avoir sur les administrations américaines le même effet que la pleine lune sur les loups-garous», a déjà dit Wayne Smith, qui a dirigé la Section des intérêts américains à La Havane sous l'ancien président Jimmy Carter.

L'effacement de Fidel, le pragmatisme manifesté en toutes choses par le nouveau président américain (qui entre officiellement en fonction dans trois semaines) et la disparition graduelle de l'obsession anticastriste de la vieille garde cubaine qui sévit à Miami présentent, croient plusieurs, une chimie susceptible de mener à la levée du vieil embargo. Un embargo commercial qui, du reste, n'est plus depuis plusieurs années qu'un épouvantail brandi des deux côtés du détroit de Floride à des fins politiques: dans les faits, les États-Unis sont devenus le principal exportateur de nourriture à Cuba.

C'est à voir. Ils étaient un certain nombre, dans les années 1980, à croire dur comme fer que Castro emboîterait le pas à la perestroïka de Gorbatchev...

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