L'Argentine en crise (3) - Fous du «foot»

L’idole d’un peuple, Diego Maradona, au sommet de son art.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’idole d’un peuple, Diego Maradona, au sommet de son art.

D'enfant pauvre à dieu. Par sa brillante carrière, le champion de soccer Diego Maradona a incarné le rêve de succès de tous les Argentins. Encore aujourd'hui, sa réputation d'excellence au «foot» a des échos jusque dans les quartiers les plus défavorisés du pays. Dans la région de Moreno, une banlieue de Buenos Aires secouée par la crise économique, des jeunes ont décidé de miser sur ce sport pour transformer leur communauté. Dernier d'une série de trois textes.

Paso del Rey, Province de Buenos Aires — Le coup de pied est venu de loin. Au ralenti. Comme dans les films. Le genou fléchi, le mollet qui touche les fesses avant de fouetter vers l'avant et... vlan! Un rase-motte qui fend l'air et envoie le bambin haut comme trois pommes sur le tapis de pelouse. Le coup de sifflet retentit. Tandis que ses camarades rigolent, une main se tend pour aider le jeune athlète qui, tout sourire, se relève. Ici, petits et grands, garçons et filles doivent apprendre à se respecter. C'est la règle au centre sportif et artistique de l'organisme Defensores del Chaco à Paso del Rey, une localité plutôt pauvre à l'ouest de Buenos Aires.

«Par analogie, le terrain de foot [soccer], c'est aussi la vie. Tu peux perdre même si tu as bien joué. Et tu dois apprendre à vivre la défaite et à travailler encore plus fort», soutient avec beaucoup de sagesse Maximiliano Pelayes. Âgé d'à peine 24 ans, le jeune homme au teint basané est le directeur de Defensores del Chaco, un organisme à but non lucratif nommé ainsi en mémoire des premiers arrivants, originaires de la région du Chaco paraguayen. Il se rappelle de ces jeunes ados qui, il y a 14 ans, jouaient dans les rues de son quartier, le Chaco Chico. Rêvant d'avoir leur propre club, ils avaient un jour planté un panneau dans un dépotoir: «Club multisportif de Defensores del Chaco».

Située dans une zone ouvrière, Paso del Rey est une localité d'environ 40 000 habitants à l'ouest de la capitale. Elle fait partie d'une région plus vaste appelée Partido de Moreno, l'un des endroits les plus pauvres de la province de Buenos Aires. On y compte seulement trois écoles (primaire et secondaire), à peine sept centres de santé et un seul hôpital pour servir plus d'un demi-million de personnes. Dans cette région ébranlée par la crise économique de 2001-02, les habitants se remettent peu à peu de leurs déboires financiers.

«Que se serait-il passé sans Defensores del Chaco? Serais-je en prison, mort, tout simplement ailleurs? Je ne sais pas», s'interroge Maximiliano Pelayes. «On est loin de la grande ville, on a toujours été oublié. Heureusement qu'on a la passion du foot, le vrai», poursuit-il. Pas celui où l'on devient professionnel en empochant des millions. Le foot de quartier, joué dans un champ d'ordures avec un ballon en chiffon, des sacs d'école en guise de buts.

Petit paradis du foot

Le Club sportif Defensores del Chaco est devenu avec le temps un petit paradis du soccer, une oasis dans ce désert gris qui s'étend à l'ombre des gratte-ciel de la pétillante Buenos Aires. Illuminée le soir, l'énorme surface désormais gazonnée sert de terrain de jeu à quelque 2000 jeunes. Aussi, tout à côté, trois ateliers d'art plastique jouxtent une salle de spectacle bétonnée pour satisfaire les artistes en herbe. «On a des jeunes de 4 ans à... à 77 ans!», explique fièrement Matias Luna, responsable de l'administration de l'organisme. «Personne n'est rejeté par notre organisation. Les familles paient ce qu'elles peuvent pour inscrire leurs enfants aux activités. Nous, on s'organise pour trouver des entreprises qui vont nous financer», poursuit le jeune joueur étoile âgé de 24 ans.

Sans prétendre «sortir les jeunes de la rue», Maximiliano Pelayes reconnaît que son club a une responsabilité sociale. «On aurait pu construire un grand bunker où les jeunes seraient venus jouer au foot, sans jamais s'impliquer dans la société. Mais notre mission va bien au-delà. On fait de la prévention en santé, on encourage les enfants dans leurs études et on défend leurs droits», souligne le jeune homme aux yeux de charbon. «Le foot est un outil de transformation sociale phénoménal. Et on travaille avec la communauté, pour que la réalité des jeunes à la maison et dans leur quartier ne soit pas aussi triste et pathétique quand ils retournent chez eux après être venus jouer.»

L'amour que ces jeunes Argentins portent au soccer est à l'image que celui qu'éprouvent les petits Québécois pour le hockey. «C'est difficile à expliquer. C'est quelque chose qui se vit, nous le portons en nous», avance Matias Luna. «Tu laisses un ballon de foot seul sur un terrain et tu vas aussitôt avoir une vingtaine de jeunes qui vont venir jouer.» Une passion parfois démesurée, qui dépasse les frontières de la vie. Les partisans du Boca Junior, l'une des équipes pour laquelle a joué le champion Diego Maradona, peuvent désormais reposer en paix pour l'éternité aux côtés de leurs idoles: à une trentaine de kilomètres de Buenos Aires, des fans trépassés peuvent, moyennant quelques milliers de dollars, être enterrés dans le cimetière où ont été transférées les dépouilles de quelques joueurs.

Diego le Dieu

Ils prétendent s'en rappeler mais pourtant, Matias et Maximiliano étaient bien petits lorsque le champion de soccer argentin, Diego Maradona, a marqué son célèbre but dit «de la main de Dieu». Lors de ce match contre l'Angleterre pendant les quarts de finale de la Coupe du monde de Mexico en 1986, il avait compté les deux buts qui avaient fait gagner son équipe. En conférence de presse, l'athlète adulé dans le monde entier avait conclu que l'un des deux buts avait été marqué «en partie avec sa tête et en partie avec la main de Dieu», en faisait référence à sa main qui avait effleuré le ballon, ce qui est interdit. «Plus qu'une idole populaire, Maradona est devenu un dieu», note Maximiliano Pelayes en évoquant l'existence de l'«Église maradonienne».

Ce lieu de culte n'est ni une secte, ni une plaisanterie. C'est l'idée qu'ont eue un soir en prenant un verre deux journalistes fans de Maradona et originaires de Rosario, dans la province de Santa Fe, au nord-est du pays. Fondée il y a dix ans, cette Église, qui a été rappelée à l'ordre par le Vatican et qui compte environ 80 000 membres répartis dans 600 villes du monde entier, est un lieu de culte où l'on célèbre des mariages et des baptêmes, mais aussi Noël (le 30 octobre, jour de la naissance de Diego Maradona) et Pâques, le 22 juin, autour du «miracle» du but de la «main de Dieu». Parmi ses membres, on compte notamment Ronaldinho, célèbre joueur brésilien, et Emir Kusturica, qui lui a consacré un documentaire récemment présenté à Cannes.

Pourtant, la conduite du «D10S» — jeu de mot avec son numéro «10» et «Dios» (Dieu) — n'a pas toujours été immaculée. Sa consommation de drogue excessive a sérieusement endommagé sa santé et a maintes fois entaché sa carrière de footballeur. Son comportement un brin emporté lui a valu quelques comparutions en Cour et des séjours en prison. Indépendamment de ses problèmes personnels, «Diego est une fierté nationale», reconnaît Matias Luna même s'il préfère le club argentin River Plate. Ayant grandi dans une «villa miseria» (bidonville), Diego Maradona a toujours porté les rêves les plus fous des enfants issus des familles moins nanties.

«Beaucoup de jeunes veulent faire carrière pour gagner beaucoup d'argent et sortir leurs familles de la misère. On essaie de leur faire comprendre qu'au-delà du rêve professionnel, jouer au foot te permet aussi de faire des rencontres, d'apprendre à te dépasser», insiste le jeune athlète, en se citant en exemple. Lors de la dernière Coupe du monde en Allemagne il y a deux ans, il a fait partie du tournoi de foot de rue qui s'est joué là-bas, en marge de cette grande compétition. «En 2010, on va envoyer de nos jeunes en Afrique du Sud. Pas nécessairement les meilleurs joueurs. Ceux qui ont de l'ouverture et qui sont prêts à recevoir des enseignements sur les outils de transformation sociale et à devenir des modèles pour les autres», dit-il. Le foot, une folie? Peut-être, admet pour sa part Maximiliano Pelayes. «C'est surtout une excuse merveilleuse pour faire beaucoup d'autres choses», conclut-il.

Ce reportage a été réalisé avec l'appui financier de l'Office Québec-Amériques pour la jeunesse.

6 commentaires
  • helene poisson - Inscrite 20 juin 2008 01 h 45

    Au lieu d<un publi-reportage, lire Jacques Keable dans le Devoir

    En integral gratuitement pour aujourd<hui seulement dans la rubrique <<Libre opinion>>:
    On l'a pas lu mais on sait quoi dire!

    (non recommande au personnel de Radio-Canada)

  • Serge Charbonneau - Inscrit 20 juin 2008 05 h 51

    Le foot pour retrouver l'espoir

    Le foot, pour changer de réalité et retrouver l'espoir.

    Comment peut-on avoir de l'espoir lorsque toutes les lumières sont éteintes au bout du tunnel!
    Sans lumière, on a l'impression que le tunnel est sans issue.
    Heureusement pour ces jeunes désoeuvrés, le foot est l'étincelle qui embrase la lumière au bout de leur tunnel.

    Le sport d'équipe, dans toutes les sociétés, transporte les gens. Ils en oublient leurs difficultés.
    Pour certains la dure réalité disparaît et le monde du sport envahit leur minable vie. Ils s'en trouvent transformés. L'esprit d'équipe, la gloire du dépassement, la fierté d'être enfin quelqu'un, la solidarité qui nous épaule, le travail acharné qui «peut» se transformer en succès.
    Tous des éléments, qui, dans leur vie "ordinaire" n'existent pas.
    Vive le foot! Vive le sport!

    Même ici, les gens se transforment avec les événements sportifs. Il n'y a qu'à se rappeler, il y a quelques mois, la folie du Canadien qui suscitait les plus grands espoirs de réussite dans les "séries"!
    Drapeaux, sourire, solidarité, entregent, nous observions le brave peuple québécois, uni et solidaire derrière cette lumière au bout de leur tunnel. La politique décourageante des partis minoritaires au pouvoir disparaissait ainsi du paysage et la réalité québécoise en était transformée. Les gens, eux-mêmes, étaient transfigurés.

    Ici, malgré nos petits malheurs, nous sommes fondamentalement bien, et même très bien. Il est facile d'imaginer que dans un bidonville, la transfiguration de la réalité fait sortir le meilleur des gens.



    Serge Charbonneau
    Québec

  • Pieli Guillermo - Inscrit 20 juin 2008 08 h 25

    Une nord-américaine qui ne connaît rien à la réalité de mon pays...

    Depuis deux jours, je me sens insulté par les propos simplistes et erronés de Mme Gervais. Et je veux rester poli pour ne pas l'accuser clairement de désinformation et malhonnêteté intellectuelle.
    Je préfère la considérer comme une ignorante de la réalité de mon pays d'origine.
    IL N'Y A PAS DE CRISE EN ARGENTINE. CETTE SUPOSÉE CRISE EST MONTÉE DE TOUTE PIÈCE POUR FAIRE À CROIRE QUE TOUT VA MAL QUAND LA SITUATION EST LA MEILLEURE DES CENT DERNIÈRES ANNÉES !
    Et Mme Gervais est tombée (?) dans le panneau de l'oligarchie dû à son ignorance ou elle joue consciemment le rôle de formatrice d'une opinion publique contraire aux politiques sociale-démocrates de l'état argentin.
    C'est vrai que je suis au Québec depuis 25 ans mais je retourne chaque année en Argentine pour rendre visite à ma famille et mes amis. En plus, je suis connecté à Internet depuis 1994 et je lis les journaux argentins, j'écoute la radio et je regarde même la télévision argentine sur le web. D'ailleurs j'anime « virtuellement » une petite émission de radio sur une station de la ville de Venado Tuerto dans la province de Santa Fe, le coeur de la « pampa ».
    Mme Gervais est arrivée en Argentine en pensant pouvoir raconter quelque chose d'incroyable aux yeux des Québécois.
    Si elle avait pris la peine de connaître un peu l'histoire du dernier siècle de mon pays, elle l'aurait eue cette « chose incroyable » à raconter : c'est la première fois que un gouvernement élu au suffrage universel ose s'attaquer à la richesse de l'oligarchie et du capital spéculatif international (pas mal d'origine canadienne aussi) et que ces centres du pouvoir ne peuvent pas frapper à la porte de casernes pour que les militaires renversent les autorités démocratiques.
    C'est la première fois qu'on prétend redistribuer la richesse sans qu'un coup d'état s'ensuive.
    Ils ont déjà fait cela en 1930,1955, 1966 et la dernière fois, la plus sanglante de toutes les dictatures, en 1976.
    L'Argentine vit présentement un des plus beaux moments d'apprentissage à la vie démocratique : des positions s'affrontent mais il n'y a pas de morts, ni de disparus, ni prisonniers politiques (j'ai passé six années sans accusation ni peine dans les prisons de la dictature en étant un étudiant avec une pensée humaniste).
    Je remercie tous les « québécois » qui ont vivement réagi aux propos tendancieux de Mme Gervais en démontrant que vous êtes très informés sur la situation de l'Argentine et en faisant preuve de beaucoup d'intelligence.
    Je regrette simplement que un tel article soit publié dans un journal qui mérite tout mon respect, avec une équipe de journaliste hors pair tant pour la qualité que pour la profondeur des analyses.
    Je suis aussi désolé de voir que Mme Gervais puisse profiter d'une bourse de l'Office Québec-Amériques pour colporter des faussetés sur mon pays d'origine. Ce n'est pas une bonne façon de créer des liens valables avec les peuples du Sud.

    Guillermo Pieli (guillermo_hugo@hotmail.com)

  • Pierre Des - Inscrit 20 juin 2008 15 h 35

    Un pays coupé en deux

    Je vis en Argentina depuis près de 5 ans. Lorsque je suis arrivé en octobre 2003 le pays se relevait lentement et la croissance économique était au rendez-vous. Au lieu de se préoccuper de l'inflation et des mesures sociales et laisser le secteur privé se charger de générer la croissance le président Kirchner a pratiqué le contrôle des prix de l'énergie et a dopé l'économie afin d'obtenir une croissance à la chinoise.

    Il a ajouté des milliers d'emplois à une fonction publique pléthorique et redondante. Étant donné que les fonds de l'État manquent maintenant pour payer cette folie, le gouvernement tente de saigner les agriculteurs afin de maintenir l'équilibre budgétaire.

    Enfin l'inflation qui se situe dans les faits autour de 25 % est hors de contrôle et la seule solution apportée par le gouvernement fut de dire à l'INDEC (l'équivalent de Statistiques Canada) de produire un indice bidon qui laisse croire à un taux d'inflation de 9 % auquel personne ne croit.

    De plus les Kirchner pratiquent un clientélisme digne de la pire époque du péronisme et s'appuient sur des syndicats aux pratiques mafieuses pour organiser des manifestations de soutien "populaire" peuplée de figurants qu'on amène par bus en les récompensant d'un repas ou de quelques pesos.

    Au risque de décevoir M. Pielli, l'Argentine est encore une fois de plus au bord du gouffre et on retrouve des scènes dignes d'Haïti non pas dans le Chaco mais à quelques kilomètres de l'opulence du Barrio Norte de Buenos Aires.

    La dernière trouvaille des Kirchner a été de lancer un projet dément de construction d'un TGV, confié à Alstom connue pour verser des pots de vin mirobolants, au coût initial de 3 milliards de dollars, qui devrait se situer autour de 5 milliards au final, au lieu d'investir ces sommes dans la construction d'hôpitaux et d'écoles qui font cruellement défaut et dans l'amélioration du réseau ferroviaire, famélique, existant.

    L'Argentine est un pays cassé en deux et ses institutions ne sont pas adaptées aux besoins du pays. Il faut un régime parlementaire avec un premier ministre responsable devant le parlement, le président devenant une figure protocolaire. Cristina Kirchner se prend pour la reine d'Angleterre et son mari pour le pape puisque ni l'un ni l'autre n'ont jamais répondu aux questions des médias et ne rendent de comptes à personne.

  • Pieli Guillermo - Inscrit 26 juin 2008 08 h 39

    Encore un nord-américain qui ne connaît pas grand chose à mon pays d'origine...

    Je pourrais, chiffres à l'appui, rétorquer à chacun des arguments mal intentionnés de M. Des, en particulier sur le plan économique. Lui dire par exemple que la croissance économique de l'Argentine tourne autour du 8 % par année depuis 2002, que les réserves fédérales dépassent les 50 milliards de dollars (il faut remonter à 1950 pour trouver pareil), que le taux de chômage de 50 % après la crise 2001-2002 est présentement autour de 15 % ( il faut considérer que des dizaines de milliers d'immigrant des pays limitrophes arrivent sans cesse à la recherche de travail en Argentine), etc.
    Mais à mon âge et avec mon expérience de vie, j'aspire à la sagesse. Je veux me dévouer pour les gens qui veulent apprendre quelque chose de l'expérience des autres et en particulier de l'histoire. Quant aux autres, ceux qui veulent s'obstiner, je leur laisse leurs batailles, moi, je privilégie les miennes. Le temps nous montrera la réalité.
    Guillermo Pieli.
    N.B. Cela doit être horrible pour M. Des de vivre 5 ans dans un pays si délabré et catastrophique...