Poker menteur autour du sort des otages des FARC

«L'opération Emmanuel» de libération de trois des otages de la guérilla des FARC était-elle vouée à l'échec? Elle était en tout cas fragile dès le départ, d'autant que les relations entre la Colombie et le Venezuela sont tendues. Une nouvelle fois, toutes les parties ont joué au poker menteur politique aux dépens du sort des otages.

Comment cette opération est-elle née?

Le 18 décembre, la guérilla colombienne des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) annonce par surprise la «libération unilatérale» de trois de ses 45 otages dits «échangeables» (qu'elle veut négocier avec le gouvernement colombien). Mais ces trois otages ne seront remis qu'au président vénézuélien Hugo Chávez («ou à la personne qu'il désignera», dit le communiqué). Avec cette libération, les FARC veulent juste le retour d'Hugo Chávez dans les négociations sur le fameux «échange» — échange des 45 otages contre 500 membres des FARC emprisonnés. En août, Chávez avait en effet reçu le feu vert de Bogotá pour faire office de «médiateur» avec les FARC. Le 8 novembre, il reçoit d'ailleurs à Caracas, devant les caméras du monde entier, Yvan Marquez, l'un des sept membres du «Secrétariat de l'état-major» des FARC, l'instance suprême de la guérilla. C'est la première fois qu'un haut dirigeant des FARC est reçu par un chef d'État en exercice. Premier malaise à Bogotá. Puis, Hugo Chávez, qui aime sucer les micros, révélera des apartés confidentiels qu'il a eus avec son homologue colombien Alvaro Uribe: le 22 novembre, Bogotá met donc fin à la médiation de Chávez. Fâcherie, noms d'oiseaux: Uribe est «un valet de l'impérialisme», dit Chávez. Chávez «légitime le terrorisme», dit Uribe. Mais le 18 décembre, avec l'annonce de libération unilatérale de trois otages, les FARC surenchérissent. Chávez, ravi, organise son «opération Emmanuel». Le mercredi 26, il annonce l'envoi d'hélicoptères et d'avions sur l'aéroport de Villavicencio, au centre de la Colombie, où ces appareils doivent attendre les «coordonnées» du point de contact des FARC, probablement une piste d'atterrissage improvisée dans la forêt tropicale colombienne. Bogotá ne peut pas refuser. «C'est une question d'heures», clame devant une centaine de journalistes Hugo Chávez dans son annonce du 26 décembre d'une opération qu'il veut «transparente et publique». Mais les coordonnées des FARC n'arriveront pas.

Quel est le bilan pour les FARC?

Avec cette affaire, la guérilla a obtenu quelques premières pages de la presse latino-américaine ou européenne, sans parler des télés ou des radios, sur son «geste humanitaire». Exemple direct au Venezuela, où la télévision publique ne cessait de répéter ces derniers jours que les otages n'étaient que des «victimes malheureuses» d'un conflit entre deux parties au même titre que les «prisonniers politiques», les membres des FARC emprisonnés, et que seul le «gouvernement Uribe», «vendu à l'Empire», empêchait ces libérations. Dans leur «lettre» à Hugo Chávez, rendue publique lundi soir, les FARC accusent des «opérations militaires» en cours dans la zone supposée de libération des otages d'avoir rendu impossible cette mission. C'est donc la faute d'Alvaro Uribe. Les FARC ainsi bluffent et gagnent.

Et pour Alvaro Uribe?

Il ne le dira jamais, mais il ne pouvait pas être d'accord avec le show médiatique monté par Hugo Chávez autour de la libération des trois otages. Vendredi, le président vénézuélien était apparu sur toutes les télés devant une carte Venezuela-Colombie, demandant à un sous-fifre: «Montre-moi par où est passé Bolívar?», quand le libertador, au début du XIXe siècle, avait franchi la zone andine pour libérer et réunir les deux pays... Hugo Chávez rêve de cette «Grande Colombie», ou, au minimum, de pouvoir intervenir dans les affaires colombiennes. Or, pour Bogotá, l'affaire des otages est purement «interne». Le président Alvaro Uribe vient d'ailleurs de confier les consultations avec les FARC à l'épiscopat colombien. Il accuse les FARC d'avoir menti dans cette «opération Emmanuel», comme elles «mentent depuis 40 ans». Uribe joue et gagne.

Et Hugo Chávez, que gagne-t-il?

Depuis son arrivée au pouvoir, en 1999, c'est une de ses obsessions: intervenir dans le dossier colombien. Hugo Chávez est convaincu que sa haine de «l'Empire» (nord-américain) peut se propager à tout le sous-continent, et que les FARC peuvent l'y aider. Ses bonnes relations avec la guérilla colombienne permettront, bientôt, sans doute, de faire libérer les trois otages de «l'opération Emmanuel». Même si personne ne s'aventure désormais à donner une date. «L'opération est loin d'être terminée, même si elle va changer dans la forme», disait-il lundi soir. Si ces trois otages sont libérés, Hugo Chávez remporte le jackpot médiatique. Très loin des caméras, les otages des FARC, certains retenus depuis dix ans, ne sont même pas au courant de cette partie qui se joue avec leur destin.

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