Pinochet, l'esquive et la mort

Augusto Pinochet a finalement gagné la course aux procès. Esquive définitive pour le vieux caudillo, qui s'est éteint dimanche à 91 ans, cerné par la justice mais jamais jugé. N'empêche: aux yeux de l'histoire, son dossier est classé, section dictateur sanguinaire. Avec toutes les cicatrices — politiques et humaines — que cela implique.

Le vieillard qui disait à une autre époque contrôler jusqu'au mouvement des feuilles au Chili est mort. C'est bien fini. Se fue: il est parti. Dimanche, au pied des Andes, des Chiliens sont sortis festoyer dans les rues. D'autres, moins nombreux, ont pleuré leur général. Mais la vie ne s'est pas arrêtée au Chili. À peine une pause obligée pour tourner un peu plus cette lourde page de l'histoire du pays, signée Pinochet.

Attendue et discutée depuis de nombreuses années, du désert d'Atacama jusqu'aux glaces de Tierra del Fuego, la nouvelle de la mort d'Augusto Pinochet Ugarte survient après huit années d'un ballet juridique intense. Celui-ci n'aura pas réussi à coincer le caudillo — ce que tout le monde a dénoncé depuis dimanche —, mais il aura contribué à déboulonner au fil des ans le mythe Pinochet. Cette image du dictateur probe qui lui conservait jusqu'à récemment le soutien d'une bonne partie de la population chilienne.

Les multiples investigations lancées en 1998 à Londres et poursuivies ensuite à Santiago ont renversé la perception de bien des Chiliens sur les années Pinochet. Les 3000 victimes du régime de fer, les 35 000 cas de torture, l'opération Condor, la Caravane de la mort, tout a été documenté, discuté. Nier est devenu si difficile que même l'armée a fait un mea-culpa.

Il est cependant resté longtemps des pinochestistes pour défendre les politiques du dictateur, notamment la droite chilienne. Dans cette version pro-Pinochet de l'histoire, le maintien de l'ordre et la répression étaient nécessaires à la bonne marche économique du pays et à la lutte contre les dangereux communistes.

Mais même les plus ardents partisans du vieil homme ont fini par virer capot en 2003, quand une enquête du Sénat américain a révélé que l'ex-dictateur possédait une fortune cachée évaluée à quelque 27 millions de dollars. Assassin passait encore, mais voleur, non. «Ce fut la première mort de Pinochet», estime le journaliste et sociologue Marcelo Mendoza, auteur de La muerte de Pinochet. «Une destruction totale» de l'image du général, disait au Devoir l'an dernier le politologue Alfredo Joignant.

«Les Chiliens ont découvert à Londres que Pinochet n'était pas intouchable, explique l'analyste Patricio Navia, bien connu au Chili. Dès lors, Pinochet a cessé d'être un sujet de l'histoire pour se transformer en un objet de celle-ci.»

C'est peut-être pour cette raison que ses funérailles se sont déroulées dans un climat somme toute calme cette semaine. À peine quelques manifestations et escarmouches entre partisans et opposants, puis l'esclandre d'un des petit-fils de Pinochet lors de la cérémonie funéraire. Lui aussi nommé Augusto Pinochet et lui aussi militaire, il a voulu justifier le coup d'État du 11 septembre 1973 et les 17 années de dictature qui ont suivi en présentant son grand-père comme le sauveur national du péril marxiste totalitaire... Certains ont applaudi, mais l'armée et le gouvernement n'ont pas apprécié le discours impromptu: Pinochet junior a été démis de ses fonctions le lendemain. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas trop ressasser.

L'héritage

Pinochet est donc enterré. Se acabo (tout est terminé), soufflent certains. Oui et non, répondent d'autres. L'ombre de Pinochet a été si longtemps et si fortement présente partout sur ce pays de 4200 km de côtes qu'elle reste aujourd'hui encore perceptible. «Le Chili portera longtemps les cicatrices de ce régime», confiait récemment un Chilien de l'île de Chiloé, le regard porté sur les brumes omniprésentes dans cette région maritime. «Ce pays est plein d'absences.»

Il y a celles qui déchirent encore l'âme de milliers de familles. La peur diffuse, la répression systématique (que le documentariste Patricio Henriquez montre durement dans Images d'une dictature), les morts, les disparus.

Le Chili est sorti profondément blessé des 17 années Pinochet. Mais il est sorti tout aussi profondément remodelé.

Car le Chili post-1973 fut le banc d'essai d'un néolibéralisme très ouvert. Dictées par des économistes formés à l'école de Friedman, les «Chicago boys», les politiques économiques du gouvernement militaire ont été à l'exact opposé de la vision d'un socialisme à la chilienne privilégiée par le président Allende.

Les privatisations massives (notamment en santé et en éducation) ont relancé l'économie, mais à fort prix: aujourd'hui, le pays a certes la meilleure croissance de l'Amérique latine, mais il est aussi l'un des plus inégalitaires.

«Au bout du compte, c'est l'une des rares choses qui seront portées au crédit de Pinochet: avoir jeté les bases d'une économie plus saine», indique le politologue français Franck Pissochet, établi à Santiago depuis de nombreuses années. Patricio Navia évoque que Pinochet a créé «les fondements du Chili actuel». «Il y a un certain mérite qui peut être évoqué, reconnaît l'historien José Del Pozo, enseignant à l'UQAM. Ça explique un peu pourquoi une partie de la population l'a soutenu si longtemps.»

«Le modèle économique de Pinochet est essentiellement resté le même depuis 1990 [date à laquelle Pinochet a cédé le pouvoir], déplore pour sa part Patricio Henriquez, qui vit à Montréal depuis 1974. Les choses ont changé sur le plan politique et sur celui de la répression, mais pas tant que ça sur le plan économique. On le voit avec les problèmes en éducation. C'est un héritage malheureusement bien vivant.» Et c'est un des facteurs qui contribuent à faire en sorte «qu'il n'y aura jamais de consensus» clair sur cette longue dictature, croit José Del Pozo.

Réconcialition, division

Parcourir le Chili permet de mesurer à quel point cette question demeure sensible le long de la Cordillère et de l'océan Pacifique. Le voisin argentin est différent: en mars, les manifestations entourant le 30e anniversaire du coup d'État qui a instauré un régime sanglant (30 000 morts en sept ans) ont permis à tous de dénoncer gravement cet épisode. Le Chili est plus ambigu. Dans les villages reculés de la Patagonie comme à Santiago, beaucoup se montrent modérés dans leur jugement des années noires.

Il y a le relatif succès économique qui joue ici. Mais aussi «l'attitude» de Pinochet. «Il a pu donner l'impression qu'il respectait la loi qu'il avait mise en place, relève M. Del Pozo en rappelant le plébiscite perdu de 1988 et la transition réussie vers la démocratie. Pinochet a perdu moins de prestige que d'autres dictateurs. Et il est resté longtemps présent à des postes importants» qui lui ont permis en partie de modérer le jugement des gens à son égard.

Or il en aurait été tout autrement si la justice chilienne avait réussi à juger l'ex-dictateur, croient plusieurs observateurs.

Aujourd'hui, tous les procès intentés contre Pinochet tombent à l'eau. La stratégie «cacochyme» du clan Pinochet a fonctionné. Et la réconciliation nationale tarde encore, faute de justice rendue aux victimes.

«La mort de Pinochet ne contribuera pas à la réconciliation, même si sa disparition va aider à guérir des blessures, croit Patricio Navia. La réconciliation se construira plutôt sur la justice et la vérité, et la consolidation de la démocratie.» Il faudrait tout de même aller jusqu'au bout du processus judiciaire, dit Patricio Henriquez.

Son compatriote Del Pozo croit aussi qu'il «ne faut pas tourner la page. Il faut continuer avec ceux qui survivent.»

«La réconciliation sera de pouvoir nous regarder dans les yeux et de nous dire toute la vérité, sans violence, mais en faisant les différences, suggère le directeur de la radio d'information Bio Bio, Nibaldo Mosciatti. Il y en a qui ont franchi une ligne, et cette ligne, pour la dignité de l'être humain, ne peut pas être passée. Je veux que ma patrie soit juste. Et pour l'être, il faut marquer la distinction entre ceux qui ont franchi la ligne et ceux qui ne l'ont pas fait.»