Le caudillo froid et astucieux

Les lunettes noires, l'uniforme vert-de-gris, le regard froid et le visage fermé, très dur. Augusto Pinochet a plus qu'aucun autre caudillo latino-américain représenté l'image type du dictateur brutal, immuable et implacable, répressif.

Pourtant, il y a eu des régimes nettement plus meurtriers, en Argentine et au Guatemala notamment. Des dictateurs plus sanguinaires encore. Mais personne n'a autant personnifié son régime que Pinochet, relèvent les observateurs pour expliquer ce rôle particulier tenu par Pinochet dans la mémoire collective.

De fait, la junte militaire qui a pris le pouvoir avec fracas à Santiago le 11 septembre 1973 — le bombardement du palais de la Moneda a aussi marqué les esprits — est vite devenue le gouvernement d'Augusto Pinochet, un général dont personne n'avait imaginé les intentions. Surtout pas Salvador Allende, qui venait de le nommer chef de l'armée de terre...

Selon Marcelo Mendoza, «Pinochet n'était pas un être sanguinaire, ni un homme brillant ou cultivé, ni un ignorant, encore moins un leader, quand le coup d'État est arrivé. C'était un Chilien comme beaucoup d'autres, qui se tient au milieu de la route. Il servait les autorités.» Avec astuce. Et beaucoup d'habileté à ne pas laisser transparaître ses ambitions.

Puis le coup d'État s'est fomenté, et Pinochet a été en quelque sorte obligé de sauter dans le train. «Il a toujours été un grand peureux et il a vu que s'il n'embarquait pas, il perdrait, rappelle M. Mendoza. Mais tout le monde a été surpris de la sévérité avec laquelle il a ensuite mené le coup. C'est alors qu'on a vu naître le deuxième Pinochet, le chef.» Un général dur, qui ne tolérait aucune contestation et ne faisait confiance à personne.

«Ce fut un grand politicien, en ce sens qu'il était très habile», dit Patricio Navia. Le directeur de la version chilienne du Monde diplomatique, Victor de la Fuente, évoque aussi un homme avec un bon «pif politique, quelqu'un d'opportuniste». Arrivé au sommet sans avertissement, Pinochet a assuré son contrôle de l'État par une solide mainmise sur l'armée. Pour José Del Pozo, ce fut en partie le secret de la longévité de cette dictature.

Les 17 ans au pouvoir s'expliquent aussi «par le chaos consécutif à l'élection d'Allende et au caractère même de Pinochet, indique Franck Pissochet. Le peuple chilien a préféré le despotisme d'un dictateur omnipotent aux plaies de l'anarchie. Il lui a fallu beaucoup de courage pour vaincre sa peur et sortir — grâce au référendum de 1988 — de l'état d'anomie dans lequel la dictature l'avait plongé.»

Sauf que si Pinochet a gardé le pouvoir aussi longtemps, c'est également parce que cela servait les intérêts de plusieurs, juge Victor de la Fuente. «Il a été utilisé pendant son règne. Il a servi une classe sociale et politique qui l'a laissé tomber quand il n'a plus été utile pour elle.» Nommément, la droite chilienne et les États-Unis, qui ont tenu un rôle très important dans la mise en place et le soutien de cette dictature.