Pinochet meurt avant d'avoir été jugé

Augusto Pinochet en septembre 1997, célébrant l’anniversaire de la chute de Salvador Allende.
Photo: Agence Reuters Augusto Pinochet en septembre 1997, célébrant l’anniversaire de la chute de Salvador Allende.

L'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, accusé de nombreuses violations des droits de l'homme, est décédé hier à l'âge de 91 ans, une semaine après avoir été victime d'un infarctus du myocarde. Il n'aura donc jamais eu à répondre des crimes commis au Chili pendant les 17 ans de sa dictature, qui a perduré de 1973 à 1990. Sous son règne de terreur, le pays a connu plus de 3000 assassinats politiques et un millier de disparitions. Malgré les centaines de plaintes déposées contre lui, il n'a jamais été traduit en justice, car sa santé, jugée fragile, lui a épargné tous les procès.

Pinochet, qui souffrait de diabète depuis plusieurs années, avait subi un pontage après son attaque cardiaque du 3 décembre. Il avait reçu le sacrement des malades, mais son fils avait affirmé que son état s'était amélioré après son opération. Il est décédé à 14h15, heure locale, à l'hôpital militaire de la capitale chilienne où il avait été hospitalisé dimanche dernier après avoir été victime d'un infarctus du myocarde et d'un oedème pulmonaire. L'ex-dictateur avait été admis à nouveau hier dans le service de soins intensifs de cet hôpital, a indiqué le médecin Juan Ignacio Vergara, chef de l'équipe médicale. «Il est mort entouré de sa famille», a-t-il simplement déclaré.

L'annonce de son décès a provoqué des explosions de joie au Chili, mais aussi de la tristesse chez les partisans de l'ancien chef d'État à la poigne de fer. «Le dictateur est mort», ont crié avec allégresse les Chiliens dans Santiago. La place Italia, la place où les «Santiaguinos» se réunissent habituellement pour fêter les grands événements s'est remplie au fur et à mesure. Spontanément, on est sorti de chez soi pour taper sur les tambourins, taper dans ses mains, danser, sauter et chanter.

Les voitures ont klaxonné en signe de fête. «Le Chili est plus beau, il est plus propre», ont même scandé plusieurs. Lorena Pizarro, présidente de l'Association des parents des victimes de la dictature, a qualifié Pinochet de génocidaire. Elle a trouvé ironique le fait qu'il soit mort «le 10 décembre, la Journée internationale des droits de l'homme». Des incidents ont éclaté dans la soirée à proximité du palais présidentiel au centre de Santiago lorsque la police a voulu arrêter une colonne d'un millier de manifestants qui célébraient sa mort.

La liesse dans le centre de la capitale, mais la tristesse en face de l'hôpital militaire où est mort Augusto Pinochet. Face aux grilles fermées, plus de 2000 sympathisants ont pleuré la mort de leur «général», de leur «libérateur». Une minorité ont réclamé avec agressivité les honneurs d'État pour l'ex-président, les honneurs militaires pour l'ex-commandant en chef de l'armée de terre.

Deux mondes, deux sentiments opposés qui se réunissent pourtant sous un même drapeau brandi avec la même ferveur: le tricolore chilien. Le Chili divisé qui revit avec la mort de l'ancien dictateur un passé qu'il tentait généralement d'oublier. Évoquer le nom même d'Augusto Pinochet était parfois ressenti comme de mauvais goût. Un troisième monde existe aussi: celui de ceux sur qui la nouvelle glisse. Si les caméras de télévision sont moins tournées vers cette foule silencieuse, elle forme ceux qui sont plus préoccupés par les courses de Noël que par la nouvelle. Notamment les jeunes. Tous ceux nés après 1990 n'ont pas vécu la dictature. Pour beaucoup d'entre eux, c'est de l'histoire, du passé. Et ils haussent les épaules quand on leur parle de la mort de l'ancien dictateur.

Du côté des familles de disparus, c'est davantage la tristesse qui domine. Augusto Pinochet meurt sans jamais avoir été condamné. S'il a été mis en examen dans cinq affaires de violations des droits de l'homme et pour fraude fiscale, il n'a jamais fait un seul jour de prison. Pourquoi donc la justice n'a-t-elle pas réussi à condamner l'ancien dictateur, poursuivi par plus de 300 plaintes?

Il a fait l'objet de poursuites judiciaires pour violations des droits de l'homme et des affaires de corruption après la découverte de comptes secrets dans une banque aux États-Unis. Mais aucune de ces instructions n'avait encore abouti. Ses avocats sont toujours parvenus à lui éviter un procès, en mettant généralement en avant sa santé défaillante. Pinochet était, au moment de son attaque, assigné à résidence, en raison d'accusations liées à la mort de deux gardes du corps d'Allende.

L'homme de la terreur

Dans un communiqué lu par sa femme le 25 novembre dernier pour son 91e anniversaire, Pinochet a assumé la «responsabilité politique» des actes commis alors qu'il était au pouvoir. Mais il a ajouté que son unique ambition était de faire du Chili «un grand pays et d'empêcher sa désintégration». «Aujourd'hui, alors que la fin de mes jours est proche, je veux faire savoir que je ne garde aucune rancoeur envers quiconque, que j'aime mon pays plus que tout», avait-il dit. Au total, en 17 ans, au moins 3197 personnes ont été tuées pour des motifs politiques, plus de 1000 ont disparu, et des milliers d'autres ont été arrêtées, torturées ou contraintes à l'exil, selon un rapport officiel réalisé récemment.

Avec d'autres dictatures d'Amérique du Sud, le Chili a mené l'opération «Condor», orchestrée par Washington, pour éliminer les opposants de gauche à l'étranger. Le général Pinochet a estimé à plusieurs reprises qu'il n'avait cependant pas à demander pardon. Il s'attribuait même en partie le mérite de la chute du communisme. «Je me vois comme un ange bienveillant», déclarait-il en 2004 à une chaîne de télévision hispanophone de Miami.

Réactions politiques

Le gouvernement a prévu un hommage militaire aux funérailles d'Augusto Pinochet, mais cette question divise le pays puisque seulement la moitié des Chiliens acceptent que l'armée honore l'ancien dictateur, rejetant tout hommage d'État. Il n'aura donc pas de funérailles d'État ni de deuil national. «Honorer ainsi une personne impliquée non seulement dans des violations des droits de l'homme mais aussi inculpée de fraude fiscale ferait offense à la conscience des Chiliens», avait déjà indiqué la semaine dernière la présidente, Michelle Bachelet. Les restes de l'ancien homme fort du Chili ont été transférés peu après sa mort dans une chapelle ardente dressée à l'École militaire.

La Maison-Blanche a réagi en saluant les «victimes de son règne et leurs familles». «La dictature d'Augusto Pinochet au Chili a constitué l'une des périodes les plus difficiles de l'histoire de ce pays», a estimé Tony Fratto, un des porte-parole de la Maison-Blanche.

Nombre de réactions ont traduit le regret que l'ex-dictateur n'ait pas répondu de ses crimes devant la justice. Ainsi, le vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme, Luis Guillermo Perez, a regretté que l'ancien dictateur chilien soit mort sans avoir été jugé, estimant toutefois que sa «condamnation morale» a déjà été faite. «En ce qui concerne ceux qui ont commis des crimes contre l'humanité, on souhaite que ces gens vivent assez longtemps pour être jugés sur Terre», a-t-il relevé.

En Espagne, les partis de gauche et de droite ont estimé que Pinochet était «mort dans l'impunité», le qualifiant de «dictateur sanguinaire qui ne va pas être regretté». La mort d'Augusto Pinochet doit être l'occasion d'une prise de conscience des pouvoirs publics dans le monde de l'importance de la célérité de la justice contre les responsables de violations des droits de l'homme, a affirmé pour sa part Amnesty International.

En revanche, l'ancien premier ministre britannique Margaret Thatcher s'est dite «profondément attristée» par la mort d'Augusto Pinochet. La «Dame de Fer» britannique a toujours été un ferme soutien d'Augusto Pinochet, en raison notamment de l'aide qu'il a accordée à la Grande-Bretagne lorsque celle-ci était engagée dans la guerre des Malouines contre l'Argentine en 1982. Londres toutefois a salué les progrès de la démocratie au Chili depuis le départ du pouvoir en 1990 de l'ancien dictateur chilien. «Nous prenons acte du décès du général Pinochet et voulons rendre hommage aux progrès remarquables que le Chili a réalisés pendant les quinze dernières années en tant que démocratie ouverte, stable et prospère», a déclaré la secrétaire au Foreign Office, Margaret Beckett.

Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a affirmé que le général Augusto Pinochet «avait symbolisé une période sombre pour l'histoire de l'Amérique du Sud». Lula, un ancien ouvrier métallurgiste qui a lutté contre la dictature militaire au Brésil et qui a été réélu à la présidence fin octobre, a ajouté qu'il «fallait souhaiter que plus jamais la liberté de la région ne soit menacée et que, dans chaque pays, les peuples puissent toujours régler leurs différences en paix».

L'ancien député du Bloc québécois d'origine chilienne, Osvaldo Nunez, a déploré que le général Pinochet n'ait jamais eu à répondre des crimes commis au Chili pendant les 17 ans de sa dictature. Il ne croit pas que le décès du général Pinochet va accélérer les réformes au Chili, du moins dans un avenir rapproché, les partisans de l'ancien dictateur étant encore très actifs, notamment au sein de l'armée. Il estime que celle-ci détient un pouvoir exagéré.

Le Devoir

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, Le Monde, Libération et Reuters

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