Augusto Pinochet 1915-2006 - Le dictateur qui disait contrôler jusqu'aux feuilles des arbres

Augusto Pinochet s’entretient avec l’ancien premier ministre britannique Margaret Thatcher, en 1999. La dame de fer a été l’un des plus proches alliés du dictateur en Grande-Bretagne.
Photo: Agence Reuters Augusto Pinochet s’entretient avec l’ancien premier ministre britannique Margaret Thatcher, en 1999. La dame de fer a été l’un des plus proches alliés du dictateur en Grande-Bretagne.

Santiago — L'ex-dictateur chilien Augusto Pinochet, décédé hier à l'âge de 91 ans, se vantait de contrôler jusqu'aux feuilles des arbres durant sa longue permanence au pouvoir, depuis le coup d'État de septembre 1973 jusqu'en 1990. «Aucune feuille ne bouge dans ce pays si je ne la bouge moi-même, que cela soit clair», lança un jour le général Pinochet, qui dirigea l'un des régimes militaires les plus répressifs d'Amérique latine.

Le dictateur est mort hier sans avoir jamais eu à répondre des crimes commis au Chili pendant les 17 ans de sa dictature: plus de 3000 assassinats politiques et un millier de disparitions. Malgré les centaines de plaintes déposées contre lui, il n'a jamais été traduit en justice, car sa santé, jugée fragile, lui a épargné tous les procès.

Le général Pinochet est arrivé au pouvoir lors d'un coup d'État sanglant, le 11 septembre 1973. Il est alors commandant en chef de l'armée chilienne. Tandis que des avions bombardent la Moneda, le palais présidentiel, il exige la reddition du président démocratiquement élu, Salvador Allende. Le chef d'État socialiste préfère se suicider avec un fusil automatique que lui a offert Fidel Castro. Des milliers de ses partisans sont arrêtés.

Certains militants de gauche sont emprisonnés à Santiago, dans le Stade national, qui devient un centre de torture. D'autres sont victimes de la «caravane de la mort», escadron chargé de liquider les opposants au régime. Des fosses communes seront découvertes dans le désert d'Atacama et dans les villes de La Serena et de Cauquenes.

Augusto Pinochet assure ne vouloir rester au pouvoir «qu'aussi longtemps que les circonstances l'exigent» pour protéger le Chili du communisme. Cependant, une fois à la présidence, il explique qu'il a «des objectifs, et non des délais». Il dissout le Congrès et interdit toute activité politique.

Pas de pardon

En mai 2005, Manuel Contreras, qui dirigeait sa police secrète (DINA), a affirmé que la responsabilité incombait bien à Augusto Pinochet. Le général Contreras, qui purge une peine de 12 ans de prison pour la disparition d'un jeune dissident en 1975, a fourni à la Cour suprême chilienne une liste décrivant le sort de plus de 500 opposants arrêtés par la DINA. La plupart ont été tués, leurs corps jetés à la mer.

D'autres victimes de la répression étaient cependant enterrées. Après la découverte de cercueils qui contenaient chacun deux cadavres, Augusto Pinochet y a vu «une bonne mesure pour économiser de la place dans les cimetières». Au total, en 17 ans, au moins 3197 personnes ont été tuées pour des motifs politiques, plus de 1000 ont disparu, et des milliers d'autres ont été arrêtées, torturées ou contraintes à l'exil, selon un rapport officiel réalisé récemment. Avec d'autres dictatures d'Amérique du Sud, le Chili a mené l'opération «Condor» pour éliminer les opposants de gauche à l'étranger.

Le général Pinochet a estimé à plusieurs reprises qu'il n'avait pas à demander pardon. Il s'attribuait même en partie le mérite de la chute du communisme. «Je me vois comme un ange bienveillant», déclarait-il en 2004 à une chaîne de télévision hispanophone de Miami.

Immunité

Né à Valparaiso le 25 novembre 1915, ce fils d'un employé des douanes a mené une politique économique radicalement libérale: économie de marché, gros emprunts à l'étranger et peso surévalué. Après avoir connu au début des années 1980 un taux de chômage sans précédent, la situation s'est améliorée à partir de la deuxième moitié de cette décennie. Durant cette période, plusieurs régimes militaires d'Amérique du Sud commencent à céder la place au pouvoir civil.

Le 5 octobre 1988, Augusto Pinochet perd un référendum qui proposait de proroger sa présidence jusqu'en 1997. Il est contraint d'organiser une élection, remportée par Patricio Aylwin, candidat d'une coalition de centre-gauche. Il transmet le pouvoir à son successeur en mars 1990, mais reste commandant en chef de l'armée pendant huit ans.

Ensuite, il devient sénateur à vie, comme le prévoit la Constitution qu'il a fait modifier. Cette fonction lui garantit une immunité, levée depuis à plusieurs reprises. Il n'est pourtant jamais jugé. Et ce, pour raisons de santé.

En 1998, Augusto Pinochet subit une opération du dos à Londres, où il est assigné à résidence après la demande d'extradition formulée par le juge espagnol Baltasar Garzon. Mais les autorités britanniques le considèrent trop faible pour supporter un procès et le laissent regagner le Chili. Là, plus de 200 plaintes sont déposées contre lui. Mais les médecins diagnostiquent chez lui une sénilité. En 2001 et en 2004, il est exonéré de procès pour raisons médicales.

L'ancien dictateur peut espérer couler une paisible retraite dans les différentes propriétés qu'il a acquises. Mais la consigne de silence imposée par ses avocats lui pèse. Sur les conseils de l'une de ses filles, il accorde une interview à une chaîne privée hispanophone de Miami, diffusée le 25 novembre 2003, jour de ses 88 ans. «Tout ce que j'ai fait je le ferais à nouveau, tout était réfléchi. Je ne suis pas un dictateur, je n'ai jamais voulu l'être. Les dictateurs finissent mal», explique-t-il.

Il assure qu'il ne s'est pas enrichi pendant ses années au pouvoir. Cette interview est une erreur stratégique pour l'ancien dictateur: elle montre clairement que son âge ne l'empêche pas de répondre à une série de questions et qu'il se souvient avec précision de faits anciens. Une copie de cet enregistrement accompagne la nouvelle demande de levée d'immunité déposée quelques mois plus tard par le juge Guzmán dans le cadre du dossier de l'opération Condor.

Pinochet n'est certes plus sénateur, mais il jouit encore d'une protection liée à son statut d'ancien président de la République. Les plus hautes instances judiciaires acceptent de la lui retirer, et le juge Guzmán met de nouveau en examen Pinochet le 13 décembre 2004. Il est inculpé pour les «enlèvements permanents» d'une dizaine de personnes, victimes du programme de répression concerté, mis en place par les différentes dictatures sud-américaines dans les années 70. À maintes reprises, Pinochet a été interrogé par les successeurs de Guzmán (parti à la retraite en avril 2005). Interrogé, mis en examen et assigné à résidence, l'ex-dictateur n'aura jamais été jugé, et encore moins condamné.

Depuis 2004, il était aussi poursuivi pour fraude fiscale. Les tribunaux chiliens lui réclamaient pour près de dix millions de dollars d'arriérés d'impôts. Les enquêteurs ont en effet découvert que l'ex-dictateur dissimulait quelque 17 millions de dollars sur des comptes à l'étranger.

Beaucoup de ses anciens alliés qui l'avaient soutenu devant les accusations de violations des droits de l'homme ont alors pris leurs distances. «Il nous doit une explication», exigeait ainsi le général à la retraite Rafael Villarroel, qui avait été l'un de ses proches conseillers.

Associated Press avec Libération, Reuters et l'AFP