La présidentielle libyenne reportée pour accrocs dans la transition

Le scénario  d’un report de l’élection semblait se dessiner depuis déjà plusieurs semaines. Le 15 décembre dernier, des militants d’ONG  locales s’étaient rassemblés pour manifester sur la place d’Algérie,  à Tripoli, afin de protester contre cette idée.
Mahmud Turkia Archives Agence France-Presse Le scénario d’un report de l’élection semblait se dessiner depuis déjà plusieurs semaines. Le 15 décembre dernier, des militants d’ONG locales s’étaient rassemblés pour manifester sur la place d’Algérie, à Tripoli, afin de protester contre cette idée.

Après plusieurs jours de faux suspense, les autorités libyennes ont confirmé mercredi que l’élection présidentielle prévue vendredi n’aurait pas lieu, l’Autorité électorale proposant de reporter d’un mois cette échéance cruciale dans le processus de transition censé sortir ce pays d’Afrique du Nord du chaos post-Kadhafi.

Moins de 48 heures avant le jour J, une commission du Parlement chargée du suivi du scrutin a conclu à l’« impossibilité » de le tenir à la date prévue, pourtant fixée il y a plus d’un an.

Ses conclusions ont été rendues publiques alors qu’une annonce du report du scrutin était attendue depuis plusieurs jours, sur fond de désaccords insurmontables entre camps rivaux au sujet d’une élection que devaient disputer plusieurs candidats clivants, aux penchants autoritaires, ou soupçonnés de corruption.

Ce revers replonge dans l’incertitude la Libye, théâtre de deux guerres civiles depuis 2011. Faute d’une « voie à suivre », il existe un risque de « conflits localisés qui pourraient se propager dans d’autres parties du pays », met en garde Amanda Kadlec, ancienne membre du groupe d’experts de l’ONU sur la Libye, interrogée par l’AFP.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye ne parvient pas à s’extraire d’une décennie de chaos, marqué ces dernières années par l’existence de pouvoirs rivaux dans l’est et l’ouest du pays et par une série de conflits armés. L’élection du 24 décembre devait marquer l’aboutissement d’un processus politique parrainé par l’ONU pour clore ce chapitre de divisions et d’instabilité.

« Longues querelles »

La Haute commission électorale libyenne (HNEC) a rebondi sur le rapport parlementaire concluant à l’impossibilité de tenir le scrutin vendredi pour proposer de le reporter d’un mois, au 24 janvier 2022.

Après le cessez-le-feu signé en octobre 2020 entre camps de l’Est et de l’Ouest, un nouveau gouvernement unifié avait été mis sur pied en début d’année, à l’issue d’un processus laborieux chapeauté par l’ONU, pour gérer la transition jusqu’aux élections.

Si le report du scrutin ne faisait aucun doute depuis plusieurs jours, aucune institution ne semblait vouloir prendre la responsabilité d’officialiser un tel report, la HNEC et le Parlement basé à Tobrouk (Est), en conflit, estimant chacun qu’il revenait à l’autre de le faire.

En proposant une nouvelle date, la HNEC « cherche à mettre la responsabilité entre les mains du Parlement […], qui doit entériner la nouvelle date, mais il est peu probable qu’il le fasse », estime Wolfram Lacher, expert de la Libye à l’Institut allemand SWP.

Désormais, il faut s’attendre à « de longues querelles sur la date des nouvelles élections », déclare à l’AFP le chercheur Hamish Kinnear, de l’institut Verisk Maplecroft.

« La communauté internationale était unie sur la nécessité d’organiser des élections le 24 décembre, et la plupart des acteurs politiques libyens s’étaient engagés à respecter cette date. Le problème est que personne ne pouvait s’entendre sur la base constitutionnelle des élections », rappelle-t-il.

Cela fait des semaines que le scénario d’un report se dessine, les ingrédients susceptibles de transformer l’échéance historique en fiasco se multipliant : une loi électorale contestée, un calendrier modifié pour repousser les législatives et des figures controversées se déclarant candidats.

Insécurité

Le processus électoral a également été émaillé d’incidents graves : des hommes armés ont bloqué l’accès au tribunal de Sebha (Sud) pour empêcher les avocats de Seif al-Islam Kadhafi, fils cadet de l’ex-dictateur Mouammar Kadhafi, de faire appel du rejet de sa candidature à la présidentielle.

Le problème est que personne ne pouvait s’entendre sur la base constitutionnelle des élections

Mardi, des miliciens armés se sont déployés à Tripoli, faisant craindre une reprise des violences alors que se profilait un report de l’élection.

L’émissaire américain pour la Libye et ambassadeur à Tripoli a appelé au « calme » mercredi et à des « mesures susceptibles de détendre la situation sécuritaire tendue à Tripoli et ailleurs en Libye ».

La France reste « attachée au bon déroulement du processus électoral jusqu’à son terme », a réagi le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, tandis que la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a déclaré « travailler en étroite collaboration avec les Nations unies […] pour que cette élection puisse se dérouler, car elle est d’une importance capitale ».

Outre le fils de Kadhafi, les principales figures qui se sont présentées à la présidentielle sont le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est, et le premier ministre actuel, Abdel Hamid Dbeibah.

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