En Tunisie, l’euphorie fait place à l’attente

La Tunisie est souvent présentée comme le seul pays à avoir maintenu un système démocratique dans la foulée du Printemps arabe.
Photo: Riadh Dridi Associated Press La Tunisie est souvent présentée comme le seul pays à avoir maintenu un système démocratique dans la foulée du Printemps arabe.

Berceau du Printemps arabe il y a 10 ans, la Tunisie est aujourd’hui embourbée dans des troubles politiques et sanitaires. Le « coup de force » du président, Kais Saied, le 25 juillet dernier a marqué un tournant et, pour des Tunisiens, l’euphorie fait maintenant place à l’attente.

Sonya Kéchiche, qui réside dans le Grand Tunis, raconte l’ambiance festive dans son quartier quand le président s’est emparé du pouvoir exécutif et a suspendu le Parlement pour un mois.

« Le départ des islamistes, vraiment, c’est la joie après 10 ans de ce poids lourd. Il y a eu des feux d’artifice, des klaxons dans les rues et des cris dans les fenêtres », se remémore la comptable de 42 ans, en entrevue avec Le Devoir. Elle-même a laissé exploser sa joie. « Mais là, on commence à se calmer et à être plus exigeants », ajoute-t-elle.

Cette journée-là, le président a invoqué l’article 80 de la Constitution pour s’octroyer les pleins pouvoirs, dans une Tunisie paralysée par des mois de blocages politiques. Il a limogé le premier ministre, Hichem Mechichi. Il a aussi ordonné une répression de la corruption visant 460 hommes d’affaires et une enquête sur le financement illégal présumé de partis politiques.

« Maintenant, on exige une feuille de route, un programme, un premier ministre et la continuité de la démocratie. On ne va pas céder nos acquis », affirme Sonya Kéchiche.

Le président Saied bénéficie d’un soutien populaire, ce qui s’explique surtout par un ras-le-bol à l’égard de la classe politique plutôt que par une adhésion aux mesures qu’il a mises en place, estime Safa Ben Saad. La professeure associée à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke est arrivée en Tunisie le 17 juillet et elle suit de près les événements. « La population fait un peu abstraction de la procédure. C’est plus le fait que le président a sanctionné cette classe politique », dit-elle.

Le parti islamo-conservateur Ennahdha, principal parti qui siège au Parlement, est jugé par plusieurs comme responsable de la crise sanitaire, des problèmes économiques et de la corruption au pays. « Mais la population ne donne pas un chèque en blanc au président, elle attend la suite des choses. Elle lui fait confiance, mais elle n’a pas envie qu’il y ait des penchants présidentialistes », affirme Safa Ben Saad.

Dérive autoritaire ?

La Tunisie est souvent présentée comme le seul pays à avoir maintenu un système démocratique dans la foulée du Printemps arabe. Certains s’inquiètent maintenant d’une dérive autoritaire. Les États-Unis ont notamment exhorté la Tunisie à rapidement reprendre « la voie de la démocratie ». De son côté, le président Saied a assuré « détester la dictature ». Il n’y a « pas de peur » à avoir concernant les libertés et les droits en Tunisie, a-t-il affirmé.

Mais les craintes sont légitimes, estime Jean Lachapelle, chercheur au Département de science politique de l’Université de Göteborg. « La Cour constitutionnelle, qui devait surveiller le maintien de ces mesures d’exception, n’est pas mise en place. Le Parlement a été suspendu et des députés ont été arrêtés. Tout cela est inquiétant », dit-il. « C’est souvent dans des situations comme ça, où il y a une demande de rétablissement de l’ordre de la part de la population, qu’on voit une érosion des institutions démocratiques. C’est arrivé en Égypte, en Hongrie et dans d’autres pays », ajoute le chercheur.

Une hypothèse est que le président pourrait infléchir l’évolution de la démocratie tunisienne vers une Constitution beaucoup plus présidentialisée, personnalisée et autoritaire

Les adversaires du président Saied ont crié au coup d’État, mais il faut « éviter les grandes formules », pense Vincent Geisser, chargé de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans en France. « On peut parler davantage de coup de force constitutionnel, mais il est trop tôt pour parler de coup d’État », dit-il.

Plusieurs scénarios sont possibles, avance l’expert. « Une hypothèse est que le président pourrait infléchir l’évolution de la démocratie tunisienne vers une Constitution beaucoup plus présidentialisée, personnalisée et autoritaire », dit-il. Il rappelle que celui-ci est très critique du système de partis et prône plutôt une « démocratie directe », entre lui et des « assemblées locales élues ».

L’intention du président pourrait également être de construire un rapport de force temporaire sur le Parlement et les partis politiques. « Ce serait pour les obliger à faire plus de concessions et pour augmenter sa propre influence. Il sauvegarderait la vie démocratique et, très rapidement, il rétablirait une vie démocratique après quelques semaines ou quelques mois », analyse-t-il.

La COVID-19 inquiète la diaspora

Ces troubles politiques ont pour trame de fond la pandémie de COVID-19, dont la gestion par le premier ministre et le gouvernement a été très critiquée. « Ils ont refusé à plusieurs reprises de décréter un confinement général malgré une nouvelle vague meurtrière », souligne Safa Ben Saad.

La Tunisie connaît l’un des pires taux de mortalité au monde. Plus de 20 000 personnes sont décédées dans le pays, qui compte 12 millions d’habitants, et les hôpitaux manquent de moyens. La situation inquiète la diaspora au Canada. « Ma sœur l’a eue [la COVID], ma tante par alliance aussi, et elle a déboursé 20 000 dinars (plus de 9000 dollars) pour aller au privé. Une ancienne voisine est décédée récemment. Elle était jeune, 48 ans », raconte Sami Bibi, 54 ans, conseiller de recherche principal à Emploi et développement social Canada.

Celui qui réside à Gatineau a organisé avec un groupe de personnes des collectes de fonds totalisant 45 000 $ pour envoyer du matériel dans son pays d’origine. Un premier conteneur est arrivé il y a quelques jours avec de l’équipement offert par le gouvernement du Québec. « Il contient des écouvillons, des masques, des blouses et des gants de protection », précise-t-il. Il souhaite également expédier des concentrateurs à oxygène.

De son côté, Sonya Kéchiche a convaincu son employeur de lui accorder la permission de travailler à la maison. Elle sort de chez elle seulement deux fois par semaine. Mais la Tunisienne garde espoir et s’attend à pouvoir recevoir sous peu une première dose de vaccin. « La situation va s’améliorer, je suis très optimiste après ce qui s’est passé le 25 juillet. Sous le contrôle de l’administration militaire, ce sera plus transparent et plus correct », pense-t-elle.

Avec l’Agence France-Presse

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