L’Afrique, une terre d’inégalités foncières

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale
Aguiratou Ouedraogo, une agricultrice du Burkina Faso, arrose ses cultures maraîchères, qui serviront notamment à nourrir ses sept enfants.
Photo: Samuel Turpin / Oxfam Aguiratou Ouedraogo, une agricultrice du Burkina Faso, arrose ses cultures maraîchères, qui serviront notamment à nourrir ses sept enfants.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement

Essentielle à la survie de la majorité de ses habitants, la terre africaine est devenue l’épicentre d’enjeux politiques, économiques, climatiques et culturels qui s’ajoutent aux inégalités déjà inhérentes à ce continent. Alors, comment soutenir les premières victimes de ce chaos, à savoir les petits agriculteurs et agricultrices, et leur redonner le contrôle de leur sol ?

En Afrique, de 70 à 75 % de la population vit encore de l’agriculture et de l’élevage. Au cours des 30 dernières années, selon le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique), ce continent a vu sa production agricole tripler. Mais c’est aussi à cet endroit que l’insécurité alimentaire est la plus criante, puisqu’un Africain sur quatre souffre de malnutrition, surtout en zone rurale.

Plusieurs raisons d’ordre géographique, climatique et structurel peuvent expliquer en partie cette situation. La distribution inégale des richesses naturelles, la petite superficie des exploitations agricoles (80 % d’entre elles font moins de 2 hectares), ainsi que des moyens de production inadaptés contribuent à la paupérisation. Mais elles ne sont pas les seules, comme en témoigne Kone Massa, un militant malien engagé dans la lutte contre l’accaparement des terres, un phénomène qui a jusqu’à aujourd’hui privé les paysans africains de plus de 20 millions d’hectares, l’équivalent des surfaces arables de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe réunis.

Ma terre, mon identité

Pour Kone Masse comme pour bien d’autres Africains, la terre n’est pas seulement associée à l’agriculture. « Nous venons de tribus liées intrinsèquement à une terre qui autrefois était un bien commun sans titres fonciers, amenés par la colonisation. » L’affranchissement des États africains et le multipartisme n’ont cependant pas redonné le pouvoir aux petits agriculteurs. Des gouvernements corrompus délivrent des permis d’exploration et d’exploitation à de grandes compagnies utilisant des sociétés-écrans, afin de s’emparer des meilleures terres arables et riches en minerais du pays.

Photo: Mission Inclusion Un sol endommagé par les inondations et les périodes de sécheresse au Burkina Faso

« C’est le nouveau Far West, accuse M. Masse. Les études de faisabilité se réduisent à la venue d’arpenteurs, à la manipulation de quelques personnes du village et au versement de dessous de table aux fonctionnaires. Et avant que les agriculteurs aient réalisé ce qui se passe, les investisseurs brandissent un document officiel, les chassent de chez eux avec l’appui de l’armée, et détruisent leurs fermes à coups de bulldozer. »

Humiliés et dépourvus de leur seul bien, des paysans africains sont tentés par les mouvements djihadistes, qui nourrissent malheureusement le chaos que vivent déjà les agriculteurs. Toutefois, avec le soutien d’Oxfam, des mouvements comme celui de Convergence malienne contre les accaparements des terres (CMAT), dont Kone Masse est le porte-parole, œuvrent sur plusieurs plans. Ils relogent les paysans expulsés, leur achètent des lopins de terre dans des zones épargnées. Et parallèlement, ils font pression sur le gouvernement pour reconquérir leurs terres. « Au Mali, nous disposons depuis 2019 d’une politique foncière et de commissions foncières locales qui permettent aux petits agriculteurs d’obtenir un document de propriété officielle. Mais les pratiques frauduleuses se poursuivent et notre lutte est loin d’être terminée », explique-t-il.

Changer de modèle

La menace qui pèse sur les paysans africains ne provient pas que de l’extérieur, estime pour sa part Nicolas Montibert, conseiller principal environnement et système alimentaire de l’organisme Mission inclusion, actif au Burkina Faso : « Sans accès à l’eau, à des outils, à de la formation et au crédit, les petits agriculteurs sont incapables de conserver ou de transformer leur production ni de s’assurer un revenu pendant les périodes de soudure. »

Selon l’expert, il faut donc changer le modèle d’agriculture africaine, en y intégrant des principes de la smart agriculture comme la multiculture, la rotation des parcelles, l’utilisation de biopesticides et la production de biogaz à partir du fumier des animaux.

Grâce à ses partenaires sur le terrain, Mission inclusion lutte également contre un autre fléau, celui de la discrimination genrée bien ancrée dans les coutumes : « Les femmes n’ont pas assez accès aux terres, alors qu’elles sont souvent le réel pilier de leur famille, dit M. Montibert. Il faut donc les appuyer, soutenir l’entrepreneuriat agricole féminin et travailler de concert avec les autorités locales, civiles comme religieuses, à l’émergence d’une masculinité positive. » Des changements endogènes qui aideront peut-être l’Afrique à changer de paradigme.