Le parfait huis clos de la présidentielle congolaise

Militaires, gendarmes, policiers ou agents du renseignement en civil étaient en surnombre, tant dans les rues que dans les bureaux de vote, pour la présidentielle de dimanche qui comptait sept candidats en lice.
Photo: Alexis Huguet Agence France-Presse Militaires, gendarmes, policiers ou agents du renseignement en civil étaient en surnombre, tant dans les rues que dans les bureaux de vote, pour la présidentielle de dimanche qui comptait sept candidats en lice.

Internet coupé par les autorités, observateurs indépendants quasi absents, principal opposant gravement malade et évacué… Le scrutin de ce dimanche devrait réélire sans surprise pour un quatrième mandat Denis Sassou Nguesso, 36 ans de présidence à son actif.

Dans les rues comme dans les bureaux de vote de Brazzaville, ce qu’on voit surtout, c’est la force publique. Militaires, gendarmes, policiers ou agents du renseignement en civil sont en surnombre pour la présidentielle de ce dimanche. Sept candidats sont en lice. Denis Sassou Nguesso, « le président aux 40 ans de pouvoir », comme raillent les Congolais, anticipant une réélection truquée — il cumule en réalité 36 ans à la tête du pays —, brigue donc un nouveau mandat. Son principal adversaire, Guy-Brice Parfait Kolélas, chef de file de l’Union des démocrates humanistes, devait être évacué par avion médicalisé vers Paris ce dimanche après-midi, souffrant vraisemblablement de la COVID-19. Il est décédé durant son évacuation, quelques heures après la clôture du scrutin.

Au quartier Mpila, à 7 h, il n’y a pas foule. « On ne sait pas encore où est le bureau de vote », explique une quinquagénaire assise à côté d’un policier, à l’entrée du lycée de la Révolution. Autour de ce complexe jaune clair flambant neuf, des immeubles comme empaquetés par des palissades de tôle rouge sortent de terre. Le 4 mars 2012, une partie du quartier avait été soufflée par des explosions dans un camp militaire, qui avaient fait plus de 300 morts. Et pour les nombreux survivants qui, neuf ans plus tard, n’ont toujours pas été relogés, les frustrations s’accumulent. « Je veux voter pour le changement », glisse discrètement l’un d’eux, en tongs, qui se présente comme « débrouillard » (euphémisme pour dire sans emploi formel). Las, son nom ne figure pas sur les listes collées sous les fenêtres des salles de classe de l’école du 31 juillet 1968.

« Nous allons pouvoir commencer », annonce à 7 h 40 un des agents de la Commission nationale électorale indépendante. L’urne en plexiglas est scellée sous le regard des délégués des deux principaux candidats, mais sans celui de représentants de la Conférence épiscopale qui ont vu leur accréditation refusée malgré leurs réticences sur la transparence du scrutin. « Vos cache-nez ! », « Les téléphones éteints ! » lancent aux électeurs des policiers.

C’était un grand jour pour moi, jette-t-il, dépité. Je voulais bien voter pour changer tout ce qui nous fait mal. Ici, on n’a pas d’eau le mardi, et l’électricité, c’est deux jours sur cinq.

Inquiétude pour Kolélas

À l’école Théophile-Mbemba du quartier Bacongo, dans le sud de la capitale, pas d’immeubles en vue. Derrière le marché Total, les ruelles sont recouvertes d’eau stagnante. « BHB », qui se présente sous ces trois initiales, trentenaire longiligne en survêtement, apprend qu’il doit voter dans un autre quartier, éloigné, contrairement à ce qu’indique sa carte d’électeur. Saufque les déplacements en voiture età moto sont interdits ce dimanche. « C’était un grand jour pour moi, jette-t-il, dépité. Je voulais bien voter pour changer tout ce qui nous fait mal. Ici, on n’a pas d’eau le mardi, et l’électricité, c’est deux jours sur cinq. »

Comme la grappe de jeunes hommes qui sortent du collège Angolalibre dans le quartier voisin de Makélékélé, l’index marqué d’encre indélébile, il est « très inquiet » pour le candidat Kolélas, âgé de 61 ans. Samedi soir, peu avant la coupure d’Internet par les autorités, comme pour les élections précédentes de 2016, ce dernier a posté une vidéo. « Je me bats contre la mort, mais je vous demande de vous lever. Votez pour le changement », a-t-il soufflé, alité, en retirant brièvement son masque à oxygène.

Devant le collège, un attroupement se forme pour dire combien Denis Sassou Nguesso « a fait vieillir tout lemonde », que « les retraites ne sont pas payées », que « les diplômés travaillent au marché ». Mais à trois reprises, des policiers, kalachnikovs en bandoulière, nous somment de déguerpir. « C’est comme ça que ça va se passer aujourd’hui, ils vont nous chasser. On ne pourra pas venir voir le dépouillement ni les résultats affichés au bureau de vote », se désole Isaac, 55 ans. Un parfait huis clos d’où devrait émerger un résultat prévisible :la réélection pour un quatrièmemandat de suite de Sassou Nguesso, 77 ans.

« La France a son mot à dire, c’est elle qui a la mainmise sur le dictateur. Dites-le, s’il vous plaît », imploreNgalima, un jeune enseignant vacataire de 24 ans, avant d’obtempérer aux policiers et de quitter les lieux.

 

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