Conflit au Tigré: Pékin et Moscou bloquent le Conseil de sécurité de l’ONU

Des femmes pleurent les victimes d'un massacre qui aurait été perpétré par des soldats érythréens dans le village de Dengolat, au nord de Mekele, la capitale du Tigré, le 26 février.
Photo: Eduardo Soteras Agence France-Presse Des femmes pleurent les victimes d'un massacre qui aurait été perpétré par des soldats érythréens dans le village de Dengolat, au nord de Mekele, la capitale du Tigré, le 26 février.

La Chine et la Russie ont bloqué vendredi soir l’adoption d’une déclaration du Conseil de sécurité de l’ONU demandant la « fin des violences » au Tigré en Éthiopie, entraînant l’abandon du projet de texte après deux jours de négociations.

Il « n’y a pas de consensus » et « il n’est pas prévu d’aller plus loin », a déclaré à l’AFP un diplomate sous couvert d’anonymat. « Il n’y aura pas » de déclaration, a confirmé un autre diplomate, également sous couvert d’anonymat.

Selon un troisième diplomate, la Chine a bloqué le projet en exigeant d’enlever du projet de texte, maintes fois remanié depuis jeudi matin, une mention du Conseil de sécurité réclamant la « fin des violences au Tigré ».

Cette demande était inacceptable pour les Occidentaux et l’Irlande, membre non permanent du Conseil de sécurité et rédactrice du projet de déclaration.

La Russie s’est jointe à l’opposition de la Chine. L’Inde a aussi fait barrage au texte, mais in fine pour un détail mineur qui nécessitait un petit amendement, selon des diplomates.

Pékin et Moscou, auprès desquels aucun commentaire n’a pu être obtenu dans l’immédiat, considèrent que le conflit armé au Tigré depuis début novembre relève d’une « affaire intérieure ».

Selon un diplomate, les deux capitales auraient accepté un texte sous condition qu’il ne porte que sur la situation humanitaire dans cette région dissidente du nord de l’Éthiopie.

Jeudi matin, le Conseil de sécurité de l’ONU avait tenu une visioconférence à huis clos sur le Tigré, mais déjà sans pouvoir s’entendre sur une déclaration commune. Une poursuite de négociations avait cependant été décidée.

Pour la première fois depuis le début du conflit, les pays africains membres du Conseil -- Kenya, Niger, Tunisie --, qui privilégiaient jusqu’alors une résolution de la crise via une médiation de l’Union africaine, avaient affirmé leur accord pour l’adoption d’une déclaration du Conseil de sécurité.

« Ce n’était plus tenable » pour les Africains, au vu de l’aggravation de la crise, relevait alors un diplomate auprès de l’AFP.

Massacre

Lors de la visioconférence du Conseil de sécurité, le secrétaire général adjoint des Nations unies pour les Affaires humanitaires, Mark Lowcock, avait réclamé que l’Érythrée retire ses troupes du Tigré. « Les forces de défense de l’Érythrée doivent quitter l’Éthiopie et elles ne doivent pas être autorisées à continuer leur campagne de destruction avant leur départ », avait-il insisté.

Un peu plus tôt à Genève, la haute-commissaire de l’ONU aux droits humains, Michelle Bachelet, avait accusé l’armée érythréenne d’atrocités au Tigré.

De manière plus générale, elle avait appelé à une « enquête objective et indépendante », après avoir « corroboré de graves violations » susceptibles de constituer des « crimes de guerre et des crimes contre l’humanité » au Tigré.

Vendredi, l’organisation Human Rights Watch (HRW) a affirmé que les soldats érythréens avaient tué des centaines de civils, y compris des enfants, dans un massacre perpétré en novembre à Aksoum, dans la région éthiopienne du Tigré.

Ce rapport est le deuxième d’envergure à documenter le massacre d’Aksoum (ou Axoum), après celui la semaine dernière d’Amnesty International qui décrivait comment les troupes érythréennes « se sont déchaînées et ont méthodiquement tué des centaines de civils de sang-froid ».

Ces conclusions s’inscrivent dans un contexte d’inquiétude croissante de la communauté internationale sur les atrocités présumées commises par les troupes érythréennes qui ont combattu, aux côtés de l’armée fédérale, les autorités dissidentes du Tigré lors d’une opération militaire lancée par Addis Abeba début novembre.

Addis Abeba et Asmara continuent de nier la présence de troupes érythréennes au Tigré.

Selon le rapport d’HRW, les forces éthiopiennes et érythréennes sont entrées le 20 novembre dans Aksoum, un des hauts lieux de l’Église chrétienne orthodoxe inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Auparavant, la ville avait été la cible de tirs d’artillerie lourde « à l’aveugle », tuant des civils. Les soldats érythréens se sont alors livrés à « des pillages à grande échelle » sous le regard passif de leurs homologues éthiopiens, indique le rapport.

Le massacre a débuté le 28 novembre, après que des combattants tigréens ont attaqué des soldats érythréens avec l’aide d’habitants, détaille HRW.

Tout comme Amnesty, HRW estime en l’état impossible de fournir un bilan exact, mais selon ses estimations, « plus de 200 civils ont très certainement été tués durant les seuls 28 et 29 novembre ».

La semaine dernière, l’AFP s’est rendue dans le village tigréen de Dengolat où les responsables religieux ont assuré que les troupes érythréennes avaient exécuté 164 civils.

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