«C’est la terreur»

Des réfugiés éthiopiens s’entassaient dans une hutte du camp d’Oum Raquba, au Soudan, mardi, après avoir fui les exactions commises par l’armée au Tigré.
Ebrahim Hamid Agence France-Presse Des réfugiés éthiopiens s’entassaient dans une hutte du camp d’Oum Raquba, au Soudan, mardi, après avoir fui les exactions commises par l’armée au Tigré.

Désemparés d’avoir abandonné leur maison, se sentant coupables d’avoir perdu des membres de leur famille dans leur fuite, horrifiés par les images de morts qui passent en boucle dans leur tête, des réfugiés éthiopiens errent dans le camp d’Oum Raquba érigé au Soudan voisin.

Vêtue d’une robe bleue et coiffée d’un foulard blanc, Ganet Gazerdier, assise par terre, se retrouve seule. Car les bombardements dans la région éthiopienne du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, ont non seulement détruit sa maison à Humera, mais également pulvérisé sa famille.

« J’habitais avec mes trois filles. Quand les obus ont commencé à pleuvoir sur notre demeure, paniquées, elles ont fui dans l’obscurité et je ne les ai plus retrouvées », explique cette femme de 75 ans.

Elle s’est alors jointe à l’afflux de réfugiés. « J’ai rencontré des amis qui fuyaient et je les ai suivis. »

Sur la route, « j’ai vu des corps démembrés par les explosions et d’autres putréfiés, par terre, tués à coups de couteau », ajoute-t-elle. Elle arrête des réfugiés pour leur dire son histoire, mais personne n’y prête attention, car chacun vit avec son propre malheur.

« J’ai une autre fille qui vit à Khartoum, mais je ne connais pas son adresse. Comment pourrais-je la retrouver dans cette grande ville ? » dit Ganet Gazerdier.

Le 4 novembre, le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a lancé une offensive militaire contre la région dissidente du Tigré dirigée par le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), qui a déjà fait des centaines de morts et poussé des milliers de personnes à fuir vers le Soudan.

Une « crise humanitaire à grande échelle » se développe à la frontière soudano-éthiopienne, a déclaré l’ONU, selon laquelle quelque 4000 personnes traversent la frontière avec le Soudan tous les jours depuis le 10 novembre.

Malheur aux jeunes Tigréens qui tombent entre les mains des soldats éthiopiens, affirme Gerdo Burhan, 24 ans, un autre réfugié arrivé au camp d’Oum Raquba, situé dans l’est du Soudan à 80 kilomètres de la frontière avec l’Éthiopie.

« Ils vous demandent, l’arme pointée sur vous, si vous appartenez à l’armée tigréenne. À la moindre hésitation, vous êtes mort. Ils vous abattent sur-le-champ et laissent le corps dans la rue. »

Dire que vous êtes un civil ne vous tire pas pour autant d’affaire. « Ils vous battent, parfois à mort, ou ils vous emmènent vers une destination inconnue, et je doute qu’on en revienne vivant », ajoute-t-il.

Ils vous demandent, l’arme pointée sur vous, si vous appartenez à l’armée tigréenne. À la moindre hésitation, vous êtes mort.

 

« C’est la terreur », lâche le jeune homme, qui a réussi à fuir, mais qui a perdu dans la foule son père, sa mère et ses deux sœurs. « Je ne sais même pas s’ils sont encore en vie. »

« Il m’a sauvé la vie » 

Face à l’afflux des réfugiés, les autorités soudanaises ont décidé de rouvrir le camp d’Oum Raquba. Fermé il y a 20 ans, il avait servi de refuge à de nombreux Éthiopiens fuyant alors la famine.

Aujourd’hui, les ouvriers s’y activent, car il devrait abriter à terme 25 000 réfugiés, environ 10 fois plus que ce qu’il accueille actuellement. Et le flot a peu de chances de se tarir rapidement en raison de la poursuite des combats en Éthiopie.

Selon Amnesty International, un « massacre » a « probablement » fait des centaines de victimes civiles à Mai-Kadra, dans le sud-ouest du Tigré. L’ONG cite des témoins accusant les forces loyales au TPLF d’être à l’origine de ce « meurtre de masse ».

Néanmoins, plusieurs réfugiés interrogés par l’AFP dans le camp d’Oum Raquba affirment au contraire que les exactions ont été commises par les militaires de l’armée fédérale.

Dans le flot de réfugiés fuyant Mai-Kadra, Messah Geidi a perdu en chemin sa femme et son fils de quatre ans, et il ne se le pardonne pas. « Je ne sais pas où ils sont et s’ils sont encore en vie. L’armée égorgeait les jeunes gens comme des moutons. »

Takli Burhano, 32 ans, raconte avoir échappé de peu à la mort. Arrêté à Mai-Kadra, il affirme avoir été frappé pendant de longues heures par les militaires de l’armée fédérale qui ont voulu ensuite l’exécuter. « Un soldat s’est alors approché de son chef et lui a dit : “Vous ne pouvez pas faire ça : c’était mon professeur.” Il m’a sauvé la vie ! »

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