Semer la prospérité en Afrique

Marie Pâris Collaboration spéciale
Au Mali, l'exode rural s’explique notamment par un désamour du métier d’agriculteur, perçu comme peu rémunérateur.
Photo: Nicolas Montibert Au Mali, l'exode rural s’explique notamment par un désamour du métier d’agriculteur, perçu comme peu rémunérateur.

Ce texte fait partie du cahier spécial Solidarité internationale

Pour lutter contre l’exode rural en Afrique, des associations mettent en place des programmes de soutien à l’agriculture. Grâce à une meilleure formation et à des stratégies collectives, les salariés et les entrepreneurs du secteur agricole contribuent à l’enrichissement de leur communauté et à l’autonomie alimentaire de leur pays.

En 2015, 60 % de la population africaine était rurale, une proportion qui était de 85 % en 1950 selon les Nations unies. Et l’exode continue de s’accentuer puisque les villes du continent attirent de plus en plus les 15-24 ans. La fonction publique, pourtant de plus en plus bouchée, fait rêver les jeunes, qui voient dans les ministères des occasions de travail. Bref, on fuit la campagne. Léandre Schliffer, chargé de projets internationaux à la Fondation Paul Gérin-Lajoie, donne l’exemple du Mali : « En plus du chômage important, le pays est en proie à un contexte sécuritaire difficile, et les jeunes peuvent être tentés de rejoindre certains groupes armés qui représentent des occasions financières parfois salvatrices pour eux… »

Cet exode rural s’explique aussi par un désamour du métier d’agriculteur, perçu comme peu rémunérateur. La Fondation a donc mis sur pied en 2016 le projet d’Insertion durable des diplômés du secteur agropastoral (IDDA), qui se déroulera jusqu’en juin prochain en collaboration avec des centres de formation en agropastoral au Bénin et au Mali. « On met aussi l’accent sur la sensibilisation communautaire ; les parents ont parfois du mal à comprendre que leur enfant va étudier pour ensuite retourner à la terre, explique Léandre Schliffer depuis le Mali. On leur montre que l’agriculture est non seulement un secteur valorisant qui contribue à l’autonomie alimentaire du pays, mais aussi une activité qui peut être rentable. »

L’objectif du projet IDDA : renforcer les centres de formation, qui ont souvent peu de moyens. La Fondation les appuie financièrement, mais aussi en développant des activités génératrices de revenus et formatrices pour les jeunes. Il s’agit en effet de valoriser la pratique pour que les étudiants mettent les mains dans la terre, en leur donnant notamment accès à des stages. « Habituellement, les jeunes vont en stage dans la fonction publique. Ils appellent ça des “stages thé” : ils font le thé pour leurs supérieurs et n’apprennent pas grand-chose, raconte Léandre Schliffer. On veut donc que ces jeunes s’orientent vers des stages pratiques dans des entreprises agricoles où ils vont acquérir des compétences. » La Fondation fournit ensuite à ces jeunes un « kit d’insertion », une somme qui leur permettra de s’équiper pour monter leur entreprise.

Un suivi à long terme

L’agriculture comme arme de lutte contre la pauvreté, c’est aussi la philosophie de l’Union des producteurs agricoles – développement international (UPA DI), une section de l’UPA qui développe des programmes notamment au Mali, au Sénégal, au Bénin et au Burkina Faso. La mission : appuyer l’agriculture familiale comme modèle de développement au moyen d’organisations de producteurs, en aidant à la mise en place de stratégies collectives (services de mise en marché collectifs, achats groupés, etc.). « On travaille à trouver des solutions collectives à des problèmes individuels. Il y a une limite à ce qu’un producteur peut s’offrir tout seul ; mais le collectif peut lui offrir ces services », explique le secrétaire général de l’UPA DI, Hugo Beauregard-Langelier. L’agriculture familiale est aussi un moyen de rétablir la balance de pouvoir, alors que les producteurs sont souvent seuls face aux vendeurs d’intrants et aux commerçants. Se regrouper permet d’avoir un meilleur pouvoir de négociation.

« On n’invente rien, on s’inspire de ce qu’on a fait au Québec et on l’adapte aux réalités des pays dans lesquels on travaille, précise Hugo Beauregard-Langelier. Dans les années 1900, les producteurs d’ici étaient des fermes familiales, et ils ont innové en se regroupant et en essayant de changer le rapport de force. » Au début du programme en 1993, l’UPA DI soutenait quelques fermes dispersées au Burkina Faso ; aujourd’hui, ces fermes commercialisent plus de 3000 tonnes de maïs par an, en plus d’être des fournisseurs de la réserve stratégique du pays en cas de famine. Et quand un programme arrive à échéance, l’UPA DI trouve des façons de poursuivre sa collaboration. « On ne considère pas qu’une organisation paysanne se construit seulement sur la durée d’un projet, en trois ou cinq ans, souligne le secrétaire général. Nous, on ne réalise pas des projets, on construit des partenariats. »

Afin d’avoir elle aussi une action ancrée sur le long terme, la Fondation Paul Gérin-Lajoie a à cœur de travailler avec des partenaires locaux, qui assureront un suivi auprès des jeunes insérés pour que leurs entreprises soient durables. Si, lors de la première année, l’enjeu était plutôt de changer les mentalités par rapport au secteur agropastoral, la Fondation reçoit aujourd’hui énormément de demandes pour le projet IDDA. Le programme cible 2900 jeunes en tout. Environ 2040 seront insérés professionnellement, dont 1500 qui démarreront une entreprise agropastorale. Pour le Mali, Léandre Schliffer vise l’insertion de 700 jeunes par l’emploi salarié ou l’entrepreneuriat et 510 kits d’insertion. « On va dépasser notre objectif ! conclut-il. Maintenant le projet parle pour nous, et les jeunes viennent même solliciter nos équipes sur le terrain… »