Charité mal ordonnée

L’écot attendu de chacun oscille entre 25 cents et plus de deux dollars par jour, selon l’emplacement du daara.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’écot attendu de chacun oscille entre 25 cents et plus de deux dollars par jour, selon l’emplacement du daara.

Les élèves en haillons de la piteuse école coranique (un daara) installée sur un terrain abandonné du quai Henri-Jay sur l’île de Saint-Louis, récitent leur mélopée en chœur. Leur chant triste s’engouffre dans les rues ensablées, perce les volets entrouverts des maisons abîmées, pénètre tous les êtres à la ronde.

Les garçons, seuls admis dans les daaras, ont erré tout le jour pieds nus, poussiéreux, un contenant de plastique à la main pour demander l’aumône. Ils viennent de se regrouper pour la leçon mélodique, comme chaque soir, à la brunante, dans une cabane érigée de bric et de broc, sur un terrain vague mal clôturé.

« Ils récitent des versets du Coran », explique Karim, jeune voisin attiré par le duo de reporters et non par l’habituel et tonitruant ânonnement quotidien. Lui-même a fréquenté un autre daara, avant et après l’école séculière, où on lui a aussi enseigné le français.

Ceux du chœur n’apprennent rien d’autre que le Coran par cœur, généralement sans vraiment maîtriser l’arabe, comme autrefois les catholiques marmonnaient leur latin de messe sans rien y comprendre. Domine, non sum dignus…

Des lieux semblables, il s’en trouve des centaines au Sénégal. Leurs pensionnaires errent dans les rues le plus souvent en petits groupes d’indigents formés de garçons de 5 à 15 ans. Ce sont des talibés, comme on dit talibans jusqu’en Afghanistan, toujours pour désigner des disciples apprenant le Coran.

Les talibés sont confiés par leurs parents à un marabout (réputé ascète et sage) chargé de leur éducation dogmatique, souvent par absorption de sourates. Certains maîtres coraniques s’installent dans des maisons abandonnées, sans eau courante ni électricité. Leurs talibés viennent de familles pauvres. Ils font la manche, non pour apprendre l’humilité comme dans les meilleures écoles, mais bien pour subvenir à leurs maigres besoins en nourriture. Et payer le marabout, bien sûr.

L’écot attendu de chacun oscille entre 25 cents et plus de deux dollars par jour, selon l’emplacement du daara. Et malheur à celui qui rentre sans les sous !

Un rapport de 2019 commandé par l’organisme étasunien Human Rights Watch (HRW) estime que le Sénégal compte au moins 100 000 enfants mendiants. L’enquête, intitulée La place de ces enfants n’est pas dans la rue, menée sur dix semaines entre juin 2018 et janvier 2019, documente d’innombrables agressions s’ajoutant à l’esclavage économique. Les talibés sont agressés sexuellement, battus, parfois même enchaînés.

Voilà pour les garçons. Les filles abandonnées ou données, si elles ne peuvent devenir talibés, sont violentées et violées, mariées de force et exploitées, notamment comme esclaves domestiques.

HRW a recensé les décès de 16 talibés en 2017 et 2018, dont trois morts après des sévices, deux dans l’incendie de leur école et cinq dans des accidents de la route. Des études publiées depuis le début du siècle ont répété ad nauseam les mêmes constats.

Leçon sur la leçon

Ndeye Diodio Calloga consacre sa vie à aider les talibés. Elle avoue tout de même ne pas aimer le rapport de HRW.

« Si j’allais aux États-Unis, je pourrais regarder uniquement ce qu’il y a de mauvais et je trouverais beaucoup de discrimination, beaucoup de racisme. Quand tu viens dans mon pays, arrête de tout montrer du doigt, prends en compte la sensibilité des gens et donne un peu d’espoir, s’il te plaît », dit la coordonnatrice de projets, secrétaire générale et chargée des affaires juridiques de la Maison de la gare.

L’organisme de Saint-Louis a été créé en 2007. Il occupe un complexe immobilier sur le continent, à environ un kilomètre du célèbre pont Faidherbe, unique lien vers l’île historique. Lors de la visite, avant la crise pandémique, des dizaines de jeunes s’activaient dans la cour, dans les pièces, en attendant le repas gratuit du midi.

Mme Calloga s’exprime avec éloquence et rigole constamment, malgré le grave sujet. Elle explique que son organisme intervient de plusieurs manières complémentaires, pour nourrir, soigner, abriter et former ses petits protégés. La Maison de la gare vient en aide à des milliers d’enfants par année.

« On a besoin de conscientiser la population sur ce phénomène, dit la coordinatrice. En Europe, au Canada, vous voyez le Sénégal comme un très joli pays, près de l’océan, peuplé de gens souriants. C’est vrai. Mais c’est aussi dégradant de trouver des enfants mal pris partout. Il faut attirer l’attention sur ce phénomène choquant. »

La sensibilisation se fait dans les villes et les villages comme à l’extérieur du pays. Mme Calloga était en Espagne en janvier et février pour demander aux étrangers de faire pression sur Dakar.

L’association Solidarité pour les enfants des rues (SPER) donne un autre exemple d’entraide. Le jour de la visite, un samedi de février, la vingtaine de pensionnaires se rendaient au lac Rose et à la mer pour une sortie mensuelle. Le groupe multiâge, allant de Mamadou, 8 ans, à Frérot, 23 ans, a passé des heures à rigoler, chanter, danser.

Abraham, un grand gaillard de 18 ans, explique avoir trouvé refuge là après avoir fui son daara et coupé les liens avec sa famille. « Mes parents voulaient que je reste à l’école coranique. Je ne voulais plus y aller parce qu’on me frappait. »

Le groupe, installé en banlieue de Dakar depuis 1994 (il a des antennes à Haïti et à Madagascar), intervient dans une lente et longue perspective pour fournir aux rescapés un milieu sain, une formation, un tremplin, de l’espoir concret.

« On ne fait pas du quota », dit Augustin Carvalho, cofondateur de SPER, qui travaille avec l’ONG française Prométhée humanitaire. « Nous offrons un accompagnement dans la durée. Nous offrons un projet de vie. »

Et ça marche ? Oui et non.

« On n’arrive pas à contrer le phénomène parce qu’aucune loi ne régit la création d’un daara, dit Mme Calloga. N’importe qui peut se déclarer marabout, trouver une maison abandonnée et s’installer. En plus, la population continue de percevoir l’école coranique comme une forme d’éducation qui n’a pas besoin d’un complément séculier. »

Le rapport de HRW recommande aussi la réglementation et l’inspection des daaras. Baye Ndaram Diop, éducateur spécialisé de la Maison de la gare, distingue lui-même trois types d’écoles coranique : les grandes écoles traditionnelles, vieilles de plusieurs siècles, offrent une formation jugée de qualité à des enfants bien traités ; des écoles plus récentes, moins prestigieuses, reposent sur un système de marrainage de familles qui les soutiennent financièrement ; puis il y a les écoles dites flottantes, qui s’installent de manière anarchique en se déplaçant avec les enfants forcés de mendier.

Un recensement effectué par la Maison de la gare en 2016 avait trouvé 14 779 talibés de 243 daaras rien qu’à Saint-Louis. Trois ans plus tard, après ses efforts combinés à bien d’autres, il restait 165 écoles coraniques et 4195 élèves sur les quelque 8000 comptés au départ dans les pires écoles, celles du troisième type.

« Les talibés aidés par la Maison de la gare viennent de villages situés parfois à 500 ou 600 kilomètres d’ici, et parfois des pays voisins, comme la Guinée, dit M. Diop. Le phénomène du talibé existe partout dans notre région de l’Afrique, mais ce que le Sénégal accepte, aucun autre pays ne le tolère. »

Il ajoute que les lois de la protection de l’enfance existent bien dans son pays, à profusion même. « Nous sommes très experts dans la signature des grands traités internationaux, enchaîne Mme Calloga. C’est l’applicabilité qui pose problème. Nous, on va continuer à faire ce qu’on fait. Mais on pourrait continuer à faire ça pendant mille années et il y aurait encore des talibés à sauver si le gouvernement n’interdit pas le trafic d’enfants transfrontalier. Il faut aussi s’attaquer au business. Les marabouts gagnent beaucoup. Ils gagnent plus que nous qui venons en aide aux enfants. »

Elle ajoute que, pour elle, l’exploitation des enfants n’a rien à voir avec la religion. M. Diop fait remarquer qu’aucun verset du Coran ne justifie la mendicité et la maltraitance des enfants.

M. Carvalho, directeur de SPER, est plus sévère avec les fondements religieux du problème. « Malheureusement, quand tu parles de protéger les enfants, tu es vite confronté à la toute-puissance des confréries musulmanes dans ce pays, dit le travailleur social, lui-même chrétien. Des enfants sont torturés, violés et exploités. C’est totalement inacceptable. En plus, les talibés ne sont pas préparés pour la vie courante. Ce n’est pas en récitant le Coran par cœur que tu peux trouver du travail. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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