Le chef du gouvernement tunisien démissionne

Le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse Le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh

Le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh, fragilisé par une affaire de conflit d’intérêts, a présenté sa démission mercredi sous la pression du parti d’inspiration islamiste Ennahdha, ouvrant la voie à de nouvelles négociations épineuses pour former un gouvernement.

Cette démission survient alors que la Tunisie est largement épargnée par le coronavirus, mais se trouve frappée de plein fouet par les retombées économiques et sociales de la fermeture des frontières, suscitant notamment des mobilisations dans le sud du pays.

« Pour éviter au pays des conflits entre institutions, le chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, a présenté sa démission au président Kais Saied afin de lui ouvrir un chemin nouveau pour sortir de cette crise », écrivent les services du premier ministre dans un communiqué.

M. Fakhfakh, 47 ans, chef d’un parti social-démocrate sans élu qui avait prêté serment le 27 février, va continuer à gouverner en attendant qu’un successeur soit nommé. Il aura effectué l’un des plus courts mandats depuis la révolution de 2011 qui a balayé le régime de Zine el-Abidine Ben Ali.

La Tunisie, l’un des seuls pays touchés par les soulèvements du Printemps arabe à continuer sur la voie de la démocratisation, a depuis connu une valse de gouvernements, qui n’ont pas réussi jusque-là à répondre aux attentes sociales de la population.

Ennahdha, qui compte six ministres au gouvernement, avait dans la journée déposé une motion de défiance contre le premier ministre, mettant en avant les soupçons de corruption pesant sur lui.

Ennahdha « marginalisée »

M. Fakhfakh, ancien cadre d’une filiale de Total, est sous le coup d’une enquête parlementaire pour ne pas avoir cédé la gestion de ses parts dans des sociétés d’assainissement qui ont remporté d’importants marchés publics ces derniers mois.

Mais pour Ennahdha, il s’agissait aussi de reconfigurer une coalition gouvernementale dans laquelle cette formation se sentait « marginalisée », selon le politologue Chokri Bahria.

En effet, Ennahdha, bien que principal parti du Parlement, n’a remporté que 54 sièges sur 217 lors des législatives d’octobre, son plus faible score depuis la révolution de 2011.

Conséquence : le parti avait échoué cet automne à réunir une majorité autour du chef de gouvernement de son choix, après des mois de négociations ardues.

Cela a laissé le champ libre au président Kais Saied, un farouche indépendant, qui a nommé comme premier ministre M. Fakhfakh, entouré d’une coalition revendiquant les valeurs de la révolution et peu encline aux compromis partisans chers à Ennahdha.

« Ennahdha a été obligée d’accepter [ce gouvernement de coalition] pour éviter de nouvelles élections », rappelle M. Bahria. Mais, face à l’axe Saied-Fakhfakh, « elle se retrouve dans un exécutif avec lequel elle a du mal à composer et au sein duquel elle ne pèse pas beaucoup ».

D’autant que certains blocs parlementaires participant au gouvernement aux côtés d’Ennahdha se sont retournés contre ce parti, votant des textes qui mettent en difficulté la formation conservatrice et son chef Rached Ghannouchi, président du Parlement.

« Fuite en avant »

Cette démission place à nouveau le président Kais Saied au centre du jeu politique : selon la présidence, qui s’appuie sur l’article 89 de la Constitution, il est désormais chargé de désigner un nouveau premier ministre dans un délai de dix jours.

Cet article stipule que le président de la République doit désigner une personnalité à même de gouverner après « consultations avec les partis politiques, les coalitions et les groupes parlementaires ». Cette personne aura elle-même un mois afin de convaincre la majorité absolue des députés d’approuver son équipe.

Une gageure, étant donné que le Parlement élu en octobre est composé d’une myriade de partis, dont certains sont à couteaux tirés.

Ni Ennahdha et ses rares alliés ni le pôle qui s’était constitué autour de M. Fakhfakh ne peuvent rassembler facilement une majorité.

« C’est une fuite en avant, avec le risque que ces surenchères politiciennes accentuent les tensions sociales, au moment où on nous annonce une croissance en recul de 7 % et d’importantes pertes d’emplois », avertit Nessrine Jelalia, de l’ONG Al Bawsala, qui observe les travaux parlementaires.

Des protestataires campant depuis une semaine dans le sud du pays près d’un site de production de pétrole pour réclamer des emplois ont à nouveau menacé mercredi de bloquer la production, à défaut de mesures concrètes.

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