La triple peine de Tripoli

<p>Plus de deux millions de Libyens vivant à Tripoli et dans ses alentours sont privés d’eau courante depuis une dizaine de jours, alors que la ville subit des bombardements et des coupures d’électricité.</p>
Photo: Mahmud Turkia Agence France-Presse

Plus de deux millions de Libyens vivant à Tripoli et dans ses alentours sont privés d’eau courante depuis une dizaine de jours, alors que la ville subit des bombardements et des coupures d’électricité.

Un groupe armé proche du général Haftar bloque depuis dix jours l’approvisionnement en eau de la capitale libyenne. Assiégée, confinée et assoiffée, sa population survit grâce à la solidarité. L’ONU dénonce « une arme de guerre ».

Encerclés, bombardés, confinés et maintenant assoiffés. Plus de deux millions de Libyens vivant à Tripoli et ses alentours sont privés d’eau courante depuis une dizaine de jours. « Nous allons nous approvisionner aux fontaines des mosquées ou chez les voisins qui ont un puits, mais ça nous complique la vie, avec le couvre-feu [instauré de 14 h à 7 h depuis le 30 mars pour lutter contre la propagation du coronavirus], on doit tout faire : nos courses et récupérer l’eau le matin. Sans parler du prix de l’eau minérale qui commence à augmenter… » se plaint l’étudiant Mouath Krayem.

Un groupe armé bloque l’un des principaux réservoirs d’eau qui alimente la capitale libyenne et sa région, installé à Ash-Shwayrif, à 400 km au sud. Le gouvernement d’union nationale (GUN) de Tripoli, reconnu par la communauté internationale, dénonce une manœuvre de Khalifa Haftar. Le maréchal, qui contrôle la zone d’Ash-Shwayrif, tente depuis le 4 avril 2019 de s’emparer de la première ville du pays.

Le coordinateur humanitaire de l’ONU en Libye, Yacoub El Hillo, a dénoncé dans ce blocage une « arme de guerre » d’autant plus dangereuse que « l’accès à l’eau et à l’électricité est plus que jamais vital » pour la Libye. En plus d’être en guerre, le pays se bat pour éviter au maximum la propagation de la COVID-19 — 26 cas et un mort ont été répertoriés officiellement —, car ses infrastructures sanitaires sont défaillantes. Le représentant onusien ne va pas cependant jusqu’à accuser l’ancien général de Kadhafi, se contentant de pointer du doigt des « groupes armés ».

Longue liste d’épreuves

Cette pudeur fait rire — jaune — les Tripolitains qui connaissent bien la source de leur problème : la tribu Magarha. En 2013, 2017 et 2019, ce clan, allié de Kadhafi durant la révolution et de Haftar aujourd’hui, avait bloqué ce même réservoir, situé dans son fief, pour exiger la libération de dignitaires et de combattants emprisonnés à Tripoli, notamment Mabrouk Ahnish, le frère d’un chef de milice magarha.

Cette fois, la question est de savoir si c’est Haftar qui a convaincu la tribu de réitérer l’opération ou si cette dernière a profité de l’offensive du militaire septuagénaire. Difficile à trancher — d’où la formulation vague de l’ONU —, mais cette pénurie s’ajoute à la longue liste des épreuves auxquelles sont confrontés les Tripolitains depuis plus d’un an. « Au moins, ça donne une autre raison de se plaindre que les tirs de roquettes », essaye de plaisanter Waddah, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères.

Lundi, j’avais peur que ma maison s’effondre. Le lendemain, je m’inquiétais de savoir comment trouver de l’eau pour me laver les mains pour ne pas attraper le coronavirus, tout en espérant que l’électricité revienne.

 

Lundi, Tripoli a connu d’intenses frappes aériennes de la part de l’autoproclamée armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar. L’effet d’effroi est d’autant plus fort que, dans une ville soumise au couvre-feu, le silence règne habituellement dans les rues dès le début d’après-midi. Ce déluge de mortiers était une réaction à la perte, le même jour, de plusieurs villes de l’Ouest libyen, stratégiques dans la guerre que mènent les forces armées du GUN et l’ANL pour contrôler la frontière tuniso-libyenne.

« Lundi, j’avais peur que ma maison s’effondre. Le lendemain, je m’inquiétais de savoir comment trouver de l’eau pour me laver les mains pour ne pas attraper le coronavirus, tout en espérant que l’électricité revienne », raconte Mouath Krayem. Outre la guerre, la menace du coronavirus et la pénurie d’eau, la capitale libyenne a en effet également connu ces derniers jours des coupures d’électricité de huit à neuf heures par jour du fait de la fermeture, par des alliés de l’ANL, d’un gazoduc alimentant une importante centrale électrique. Électricité indispensable pour alimenter les pompes des puits… Mais depuis mardi, la situation, sur ce front, s’améliore avec l’entrée en fonction de centrales de remplacement.

Solidarité entre voisins

Dans cette atmosphère d’étouffement, les Tripolitains auront-ils la patience d’endurer une longue coupure d’eau — les précédentes n’avaient duré que quelques jours ? « Dans l’ensemble, ça va. Beaucoup avaient fait construire des puits et on voit la solidarité entre voisins et dans les mosquées. Et puis les nouvelles du front sont bonnes avec le recul de Haftar à l’ouest », retient Louhail Burwais, architecte. L’optimiste de nature concède toutefois que la combinaison pénurie et coronavirus inquiètent : « C’est un ennemi invisible et tout le monde voit sur Internet les ravages causés. La population en a désormais plus peur que des bombardements, qui sont devenus une habitude. »

Comme journaliste local, Ahmed a couvert tous les conflits libyens depuis 2011. Il a, en période de crise, l’humour grinçant comme bouclier. Pas là : « Pourquoi le GUN ne le relâche pas ? dit-il de Mabrouk Ahnish. Ce n’est pas Saddam Hussein non plus. Putain, qu’il le relâche qu’on puisse au moins avoir de l’eau ! »