Au Rwanda, la commémoration du génocide doublement difficile

Cette année, les commémorations à l’heure du confinement risquent d’être un vrai défi pour les rescapés du génocide de 1994, comme pour ceux qui les aident.
Photo: Ben Curtis Associated Press Cette année, les commémorations à l’heure du confinement risquent d’être un vrai défi pour les rescapés du génocide de 1994, comme pour ceux qui les aident.

Le 7 avril, date du premier jour des massacres, marque tous les ans le début des commémorations du génocide des Tutsis qui a fait près d’un million de victimes en 1994. Mais cette année, celles-ci démarrent dans un contexte particulier : celui du confinement.

Le téléphone portable de Chaste Uwihoreye, psychologue, n’arrête pas de sonner. « Je me sens mal, j’ai des maux de tête, des angoisses, je panique », lui explique Delphine, 36 ans, à l’autre bout du fil. Cette femme est une rescapée du génocide des Tutsis en 1994. Ces jours-ci, les images qui la hantent encore ressurgissent de façon plus violente.

Chaque année, le 7 avril, date du premier jour des massacres, marque le début des commémorations du génocide qui a fait près d’un million de victimes il y a 26 ans. Mais mardi, pour la première fois, les commémorations démarrent dans un contexte particulier : celui du confinement de toute la population depuis le 22 mars en raison de l’épidémie de coronavirus. Un vrai défi pour les rescapés les plus traumatisés, comme pour ceux qui les aident.

Pour aider sa patiente à passer seule ce moment difficile, Chaste lui conseille de dessiner tout ce qui lui passe par la tête. Le même exercice qu’il lui aurait demandé lors d’une séance en face-à-face, dans son cabinet. Il y soigne les survivants du génocide aux côtés de quatre psychologues.

Tous les événements annulés

Au Rwanda, on estime qu’au moins 35 % des rescapés souffrent de dépression majeure. Et le souvenir du génocide reste un événement incontournable dans cette petite nation africaine qui a réussi à resurgir de ses cendres. La mémoire est d’autant plus sollicitée qu’encore aujourd’hui, plus d’un quart de siècle après le drame, on retrouve des morts, comme ce fut le cas dimanche avec la découverte d’une fosse commune près d’un barrage qui pourrait contenir jusqu’à 30 000 cadavres.

Mais cette année, pour cause de coronavirus (le pays compte 105 cas de contamination), les autorités ont annulé tous les événements liés aux commémorations. Plus de marches du souvenir, de veillées, de témoignages de victimes dans les mémoriaux à travers le pays. Les Rwandais sont invités à se recueillir chez eux, dans l’intimité. À l’exception d’une cérémonie à huis clos mardi au mémorial de Gisozi à Kigali en présence du président, Paul Kagame. Les restes de plus de 250 000 personnes y sont inhumés. À la télévision, des émissions spéciales sont programmées toute la semaine. Et un numéro d’urgence, le 112, a été mis en place pour les rescapés qui souhaitent obtenir de l’aide.

« Le coronavirus impose de nouvelles règles »

Venuste Karasira, 68 ans, lui, n’a jamais consulté de psychologue. C’est pourtant lui aussi un rescapé de cette Shoah africaine : il a perdu son bras droit le 11 avril 1994, lorsque les miliciens Interahamwé ont attaqué l’ETO, l’école technique de Kigali. Un moment tragique, entré dans l’Histoire car les Casques bleus belges abandonnent ce jour-là le bâtiment qu’ils étaient censés protéger et où s’étaient réfugiées plus de 2000 personnes. Le départ des Belges ouvre la voie aux tueurs. Il n’y aura que 100 survivants. Dont Venuste Karasira.

« Je suis assez vieux pour supporter les souvenirs », dit-il. D’habitude au moment des commémorations, il apporte son témoignage au mémorial de Nyanza, celui qui se trouve sur le site de l’ETO. Cette année, il reste lui aussi chez lui. Il suit les commémorations à la télévision avec sa femme et deux de ses enfants. La veille, il avait pris soin de rédiger sur son portable un message de soutien à ses deux sœurs qui vivent dans le sud du pays, survivantes comme lui. « Le coronavirus impose de nouvelles règles. Le confinement est nécessaire. Se souvenir du génocide aussi », constate-t-il. Et d’ajouter : « L’année prochaine on sera encore plus contents d’être en vie. »