La révolution algérienne forcée au silence

Le confinement volontaire prévaut désormais en Algérie pour réduire la propagation de la COVID-19.
Photo: Toufik Doudou Associated Press Le confinement volontaire prévaut désormais en Algérie pour réduire la propagation de la COVID-19.

Ce n’est ni la lassitude, ni les militaires, ni le nouveau gouvernement algérien qui est venu à bout des marches citoyennes qui, chaque vendredi depuis plus d’un an, appelaient à la chute du régime en place et à la construction d’une nouvelle Algérie, moderne et démocratique. C’est le coronavirus.

Depuis trois semaines, le Hirak — nom donné à cette révolution spontanée, dite du sourire — a en effet perdu sa voix dans les rues des grandes villes algériennes où, comme ailleurs dans le monde, le confinement volontaire prévaut désormais pour réduire la propagation de la COVID-19.

Le virus a provoqué une suspension de l’expression du mouvement, mais pas du mouvement lui-même

 

Mais ce silence forcé par une pandémie ne devrait pas faire taire le mouvement, les critiques qu’il formule envers le pouvoir en place risquant même d’être amplifiées par la crise sanitaire en cours. « Tout ce qui était critiquable avant la pandémie le devient encore plus pendant, résume à l’autre bout du fil la politicologue Louisa Dris-Aït-Hamadouche, jointe par Le Devoir à Alger. Les arrestations ciblées d’opposant, les insuffisances du système de santé, les disparités, les contradictions du système sont davantage éclairées par la crise sanitaire. Depuis deux vendredis, les rues sont spectaculairement vides. Le Hirak ne manifeste plus, mais il est toujours là. »

« Le virus a provoqué une suspension de l’expression du mouvement, mais pas du mouvement lui-même, ajoute Miloud Chennoufi, qui enseigne les sciences politiques au Collège des Forces canadiennes à Toronto. Il n’a surtout pas fait disparaître les problèmes qui sont à l’origine du Hirak, comme les problèmes de gouvernance en Algérie. Le pouvoir [qui était entré dans un rapport de plus en plus répressif envers les figures de cette opposition] profite d’une pause qui lui est tombée du ciel. Mais le sursis ne va être que temporaire. »

Selon lui, la crise sanitaire qui frappe l’Algérie risque d’être exploitée par le nouveau gouvernement du président Abdelmadjid Tebboune afin de renforcer son pouvoir et de se présenter comme la seule solution au problème de pandémie. « Mais il va aussi être jugé sur sa gestion de la crise », dit M. Chennoufi.

Au dernier comptage, l’Algérie avait enregistré 986 cas d’infection au virus, dans un pays de 42 millions d’habitants. 86 personnes n’ont pas survécu à la maladie.

Le pays ne dispose toutefois pas des capacités suffisantes pour assurer un dépistage massif de sa population. Les conséquences sociales de la mise sur pause du pays risquent d’accentuer encore plus la crise de confiance des citoyens envers l’État et les institutions publiques. L’économie algérienne est également malmenée par la chute du prix du pétrole depuis le début de la crise.

« La contestation s’est transposée dans les réseaux sociaux, dit Mme Dris-Aït-Hamadouche, mais le mouvement a également changé de mode pour se faire encore plus solidaire et pour renforcer la cohésion sociale dans les circonstances. On voit naître chez les hirakistes des mouvements de solidarité pour venir en aide aux familles qui ont été frappées par le chômage, par exemple », et que l’État peine à soutenir.

Mardi soir, le président algérien s’est fait rassurant en affirmant que le pays ne manquait « ni de moyens ni de fonds » pour faire face à la crise, mais avait surtout besoin de « discipline […] dans l’application des conseils des médecins et le respect du confinement sanitaire », ont rapporté plusieurs médias nationaux. L’Algérie a décrété un couvre-feu après 20 h. Les mesures de confinement volontaire sont en place jusqu’au 19 avril.

Pour Miloud Chennoufi, le « puissant pouvoir révélateur » de cette crise des dysfonctionnements de l’État n’a pas épargné non plus le Hirak lui-même, qui, il y a trois semaines, s’est retrouvé au cœur de débats contradictoires quant à la marche à suivre face à la pandémie. « Nous avons été témoins de l’immaturité politique de plusieurs leaders du mouvement qui ont tardé à appeler à l’évacuation des rues pour le bien commun », dit le politicologue. « Et je ne parle pas des leaders islamistes, qui, eux, se sont opposés pendant longtemps à la fermeture des mosquées. Cette trêve dans le mouvement va donc forcer tout le monde à réfléchir. D’un côté comme de l’autre. »

Concordance des temps, cette crise sanitaire mondiale survient alors que le Hirak s’apprêtait à souligner le premier anniversaire de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019, ce président devenu fantomatique après un accident cardiovasculaire en 2013 et dont le désir de solliciter un quatrième mandat a mis le feu aux poudres et déclenché la révolution du sourire en Algérie.