Des législatives avec la peur au ventre

Reportées à plusieurs reprises depuis deux ans, ces élections doivent permettre de renouveler les 147 sièges du Parlement en deux tours, dimanche et le 19 avril.
Photo: Michele Cattani Agence France-Presse Reportées à plusieurs reprises depuis deux ans, ces élections doivent permettre de renouveler les 147 sièges du Parlement en deux tours, dimanche et le 19 avril.

Crainte du coronavirus et de la menace djihadiste : les électeurs maliens se sont rendus aux urnes en ordre clairsemé dimanche pour élire leurs députés au cours de législatives pourtant à fort enjeu.

Aucun chiffre officiel de participation n’était disponible peu avant la fermeture des bureaux de vote à 18 h (14 h à Montréal), mais les constatations des correspondants de l’AFP et des observateurs laissent à penser qu’elle sera faible.

« Ici, nous sommes sans électricité, on va chercher des torches pour faire le dépouillement. Ça ne va pas prendre trop de temps parce qu’il n y a pas eu beaucoup de votants », a confié le président d’un bureau de la commune IV de Bamako, Sambala Sissoko.

Reportées à plusieurs reprises depuis deux ans, ces élections doivent permettre de renouveler les 147 sièges du Parlement en deux tours, dimanche et le 19 avril.

Une faible participation

Après une campagne ralentie par les mesures sanitaires en raison du coronavirus et qui n’a pas suscité de grand engouement, le scrutin se tient dans un contexte délétère : les violences djihadistes et intercommunautaires persistent malgré le déploiement depuis des années de forces françaises, sahéliennes et de l’ONU.

Signe de cette insécurité, le chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, a été enlevé à quelques jours de l’élection alors qu’il faisait campagne dans son fief électoral de Niafounké, près de Tombouctou.

Il est vraisemblablement aux mains de djihadistes se revendiquant du prédicateur peul Amadou Koufa, chef de l’une des branches, apparue en 2015 dans le centre du Mali, de la principale alliance djihadiste du Sahel, affiliée à al-Qaïda, selon un élu et une source sécuritaire.

Le président, Ibrahim Boubacar Keïta, s’est indigné dimanche de cet enlèvement, promettant de « ne ménager aucun effort pour obtenir sa libération ». Il a également salué la « maturité » du parti de Soumaïla Cissé, qui a appelé à une « participation massive ».

Dimanche matin, le premier ministre, Boubou Cissé, espérait plus modestement un taux de participation « suffisamment satisfaisant ».

Beaucoup d’électeurs se sont méfiés, en particulier du coronavirus, qui a contaminé une vingtaine de personnes et fait samedi sa première victime dans le pays, longtemps épargné.

S’ils sont allés voter, c’est « la peur au ventre », comme l’a dit à Bamako un enseignant de 34 ans, Souleymane Diallo.

« Ils nous demandent d’aller voter alors qu’on utilise tous le même stylo et la même encre. Il n’y a pas un mètre entre les gens », pestait Amadou Camara, qui a préféré s’abstenir.

« Si, dans certains centres, le matériel a permis de respecter les mesures sanitaires, il est clair que, dans de nombreux autres, les gestes barrières n’ont pas été respectés, et le dispositif n’était pas en place pour se laver les mains », a affirmé à l’AFP Aminata Touré, de l’ONG « Travaillons pour un Mali propre ».

L’instabilité mine les élections

Comme il fallait le craindre, le scrutin n’a pas pu se tenir dans les parties du territoire en proie à des violences quasi quotidiennes, qui ont débordé ces dernières années sur le Niger et le Burkina Faso voisins. Sur 12 500 bureaux, 274 sont restés fermés, selon le ministère de la Sécurité.

Les Forces armées maliennes ont dit sur Twitter avoir été « accrochées dans une embuscade » à Mondoro, près de la frontière avec le Burkina, où elles avaient déjà été visées trois fois par les djihadistes depuis septembre, subissant de lourdes pertes.

Les militaires affirment avoir « neutralisé cinq terroristes » et récupéré trois motos et de l’armement, sans enregistrer de victime. Ils ont également indiqué avoir interpellé « 19 personnes en possession de 10 urnes […] destinées à des opérations frauduleuses ».

À Mopti, au cœur d’une région particulièrement touchée par les attaques djihadistes et les conflits meurtriers entre communautés, il n’y a « pas vraiment eu d’affluence », a dit le président d’un bureau de vote, Amadou Dicko. « Le coronavirus et l’insécurité ont chassé les électeurs. »

274
C’est le nombre de bureau de scrutin qui sont restés fermés sur 12 500.

À Tombouctou, les centres de vote étaient sécurisés par l’armée malienne, selon une correspondante de l’AFP. Un président de bureau a toutefois été « enlevé par des hommes armés », a indiqué une source proche du gouvernorat de la région.

Le mandat de l’assemblée issue des élections de 2013, qui avaient octroyé une majorité substantielle au président Keïta, devait s’achever en 2018.

Les enjeux de son renouvellement sont importants, selon des experts, pour qui il s’agit de faire enfin progresser l’application de l’accord de paix d’Alger.

Cet accord a été signé en 2015 entre les autorités et les groupes armés indépendantistes, notamment touaregs, qui avaient pris les armes en 2012. Il ne concerne pas les groupes djihadistes. Mais sa mise en œuvre est considérée comme un facteur essentiel d’une sortie de crise, à côté de l’action militaire.

Il prévoit plus de décentralisation par l’entremise d’une réforme constitutionnelle. Certains opposants estiment que la réforme ne peut être adoptée par l’Assemblée actuelle, car celle-ci est jugée par beaucoup « légale mais plus légitime », selon Bréma Ely Dicko, sociologue à l’Université de Bamako.