Indispensables, mais ostracisés

Chippa, un récupérateur originaire du Lesotho, s’est joint au groupe African Reclaimers Organisation depuis deux ans. On le voit ici en train de trier les déchets recyclables par catégories.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Chippa, un récupérateur originaire du Lesotho, s’est joint au groupe African Reclaimers Organisation depuis deux ans. On le voit ici en train de trier les déchets recyclables par catégories.

En marge des rues et des autoroutes de Johannesburg, hommes et femmes en habits de travail à bandes réfléchissantes poussent d’immenses chariots remplis de carton, de bouteilles vides, de sacs en plastique. Travailleurs-recycleurs de l’informalité, les « récupérateurs » (reclaimers) composent une force ouvrière indispensable, mais néanmoins ostracisée de l’écosystème urbain de Johannesburg.

7 h, au sommet du dépotoir Marie-Louise dans le township de Soweto. Une marée de déchets déboule sur un vaste territoire parsemé de camions d’éboueurs et de vaillants travailleurs qui collectent, classent, organisent. Cela fait 25 ans que Justina Khoele grimpe chaque jour au sommet du dépotoir, soit presque aussi longtemps que l’existence même de Marie-Louise. Un travail exigeant, ingrat et hautement risqué, qui lui a toutefois permis de nourrir ses cinq enfants et de payer leurs études. « J’ai élevé mes enfants ici ! »

À 60 ans, cette dame de Soweto continue de collecter des plastiques, des métaux et d’autres matières, qu’elle revend à des entreprises de recyclage. Chaque jour, Justina doit ainsi composer avec les menaces de la municipalité, qui tolère mal la présence des travailleurs comme elle. Sans parler des insultes que lui vaut la nature même de son gagne-pain. « La Ville emploie des entrepreneurs privés pour faire notre travail », dit-elle, avant de nous entraîner dans une promenade sur cette montagne de déchets.

« Le taux de chômage élevé en Afrique du Sud a provoqué l’émergence d’une classe informelle de recycleurs », explique Luyanda Hlatshwayo, porte-parole de l’African Reclaimers Organisation (ARO), un collectif qui prend la défense des droits des quelque 6000 recycleurs de la ville de Johannesburg. Une vaste majorité des récupérateurs (80 %), sont des travailleurs migrants du Mozambique, du Malawi, du Zimbabwe, du Lesotho…

« Plusieurs d’entre eux sont venus à Johannesburg pour trouver du travail comme mineurs, pour finalement se heurter à la faible demande de main-d’oeuvre. Ils se sont alors tournés vers les dépotoirs, pour trouver de quoi gagner de l’argent à envoyer à leur famille. Or, dans leur pays d’origine, personne ne sait quel travail ils font », poursuit Luyanda Hlatshwayo.

Infatigable touche-à-tout qui maîtrise cinq langues, Luyanda est devenu récupérateur en 2013, après avoir abandonné ses études universitaires et roulé sa bosse comme cuisinier ou barman dans plusieurs restaurants de Johannesburg. Ce travail lui permet de soutenir financièrement sa mère et sa fille.

7 h 30, dans le quartier River Lea, dans Johannesburg-Sud. Debout chaque matin à 3 h 30, Amos Jorbu Bomoko raconte comment il est arrivé à pratiquer le métier de recycleur, en même temps qu’il trie des bouteilles de lait, des contenants de détergent et des cannettes de soda extraits d’une poubelle.

« J’ai quitté le Kwazulu-Natal en 2007 afin de trouver du travail à Johannesburg. Chaque jour, je voyais des gens pousser des chariots. Un jour, j’en ai emprunté un pour deux jours et j’ai commencé à gagner un peu de sous. Depuis, ça n’a jamais arrêté », raconte celui qui, chaque jour, se lève au petit matin pour toucher un salaire hebdomadaire de 700 à 2000 rands (60 à 170 dollars canadiens). Pas une fortune, mais de quoi soutenir ses deux enfants, qui vivent à Durban.

Pionniers du recyclage

« Les récupérateurs ont littéralement créé l’industrie du recyclage en Afrique du Sud, et ce, bien avant que soit implantée une politique de réduction-réutilisation-recyclage », indique Melanie Samson, spécialiste des syndicats et des mouvements sociaux à l’Université Wits. Elle rapporte que les récupérateurs sont responsables de la récupération de 80 % à 90 % des matières post-consommation en Afrique du Sud. »

Un apport non négligeable, pour une ville qui annonçait en 2018 que ses espaces de dépotoirs étaient pleins, menacés par un potentiel désastre, dans l’éventualité où l’ascension des montagnes de déchets n’est pas freinée. « Il a été démontré que les récupérateurs permettent à la municipalité d’économiser 748 millions de rands par année (environ 63,5 millions de dollars canadiens), seulement en espace de dépotoir. »

La cohabitation entre les citoyens, les travailleurs municipaux et les travailleurs informels n’est pas toujours des plus cordiales à Johannesburg, mégapole d’un pays classé par la Banque mondiale (en 2019) comme le plus inégalitaire de la planète. Comme l’explique Luyanda Hlatshwayo, la subsistance des recycleurs dépend des pratiques des résidents des beaux quartiers, qui jettent aux ordures des objets pouvant être vendus ou réutilisés.

« Certains résidents sont très sympas, nous offrent du café les jours froids d’hiver », dit Luyanda, qui a aussi vécu son lot de frictions en creusant dans les poubelles de Johannesburg. « Mon pire incident a été lorsqu’une résidente qui venait de perdre son mari s’est mise en colère contre moi et nous avons eu une grosse engueulade. »

Le droit à la ville

« Il existe à Johannesburg une perception dichotomique entre l’ordre et le désordre : la Ville veut toujours progresser vers l’ordre parce que c’est plus facile. C’est pourquoi elle perçoit les recycleurs, qui sont des travailleurs étrangers, comme une composante du désordre », estime Thomas Coggin, professeur de droit à l’Université Wits, qui rappelle que les reclaimers accomplissent à faible coût « le travail que devrait faire la Ville ».

« L’économie informelle du recyclage existe dans plusieurs pays, mais c’est quelque chose qui prend du temps à être reconnu sur les plans local et global, poursuit M. Coggin. Prenez par exemple des rassemblements comme le Forum économique mondial : on y entend très peu parler de la façon dont les villes devraient reconnaître le recyclage informel. Sans parler des protections sociales et légales de ces travailleurs qui, en Afrique du Sud, dénombrent 67 000 reclaimers et 25 000 “pousseurs de chariots” travaillant dans les dépotoirs ».

Mais les récupérateurs de Johannesburg entendent bien défendre leurs territoires et leur gagne-pain. En janvier dernier, un groupe de 200 recycleurs établis dans le quartier Centurion (près de Pretoria) ont été représentés à la cour de Pretoria par Lawyers for Human Rights pour éviter leur expulsion forcée par un développeur immobilier d’un territoire où ils sont établis depuis plus de 15 ans.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.