Les visages de l'aridité en Afrique du Sud

Grandma, une habitante du bidonville de Nkanin, en périphérie de Makhanda, entourée de tous les contenants d’eau potable qu’elle a pu réunir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Grandma, une habitante du bidonville de Nkanin, en périphérie de Makhanda, entourée de tous les contenants d’eau potable qu’elle a pu réunir.

Phuthaditjhaba, province de l’État-Libre. Dans le salon d’une modeste demeure, voisins et parents entourent une mère endeuillée, entonnant des chants funèbres en langue sesotho. Tout au fond de la pièce repose sur un socle la chaussure que la noyée de huit ans, Musa, a perdue dans la rivière le samedi précédent. Le 18 janvier, Phindile Mbele avait envoyé ses deux filles puiser de l’eau à la rivière, parce que les bouteilles vendues au supermarché étaient trop onéreuses pour son budget. La rareté de l’eau qui frappe la région lui a coûté sa cadette.

La population de Phuthaditjhaba est privée d’eau courante depuis six mois. La tragédie des Mbele a poussé les résidents de cette commune de 55 000 âmes à exprimer leur frustration par le biais de manifestations violentes dont les traces étaient encore visibles deux jours plus tard. En cause : les robinets qui ne coulent plus, l’état lamentable des infrastructures, mais surtout l’inaction des autorités. « On nous dit que c’est la sécheresse qui nous prive d’eau courante. Mais une petite fille s’est noyée dans une rivière ! Quelle rivière continue de couler pendant une sécheresse ? » s’indigne Evelyn Mokoena.

Depuis la chute du régime de l’apartheid et la transition à la démocratie de 1994, l’État sud-africain a construit des infrastructures destinées à approvisionner en eau 95 % de sa population. En Afrique du Sud, un système de service d’eau efficace équivaut à un accès à de l’eau potable au moins 300 jours par année.

Un quart de siècle plus tard, des infrastructures vieillissantes, un sous-investissement dans l’entretien, du vandalisme, des pratiques de corruption et une culture de non-paiement de services expliquent le recul. À cela s’ajoutent une croissance démographique et un contexte de changements climatiques semés d’inconnus et d’incertitudes. Résultat : 21 millions des 60 millions de Sud-Africains subsistent actuellement sans accès à l’eau courante, selon un récent rapport du ministère de l’Eau et de l’Assainissement.

Pour répondre aux protestations des résidents de Phuthaditjhaba, la ministre Lindiwe Sisulu a profité d’une visite dans la communauté pour annoncer des investissements de 220 millions de rands sud-africains (ZAR) pour restaurer le système d’approvisionnement.


Makhanda, province du Cap-Oriental.Des pluies diluviennes réduisent presque à néant la visibilité à l’approche de la ville de 68 000 habitants. Pourtant, l’ancienne Grahamstown a bel et bien connu des « jours zéro » en 2019. Victime de l’assèchement de son réservoir Settlers Dam, la quasi-totalité des habitants de Makhanda a alors été privée d’eau courante et l’université a failli fermer ses portes.

Spécialiste des changements climatiques à l’Université Rhodes, Philip Machanick est à la tête de l’Association des résidents de Grahamstown, qui se consacre activement à développer une certaine autosuffisance en matière de gestion de l’eau, dans un contexte où le climat et les infrastructures défaillent. « La sécheresse est encore en cours, même si l’aspect verdoyant du paysage suggère le contraire », insiste le chercheur.

Son association invite notamment les citoyens de Makhanda à installer des systèmes de récupération d’eau de pluie et à adopter… les toilettes sèches. « De façon générale, la ville demande que chaque individu n’excède pas [une consommation de] 100 litres par jour. Mais cet objectif est impossible à contrôler puisque les instruments de mesure ne fonctionnent pas. »

Les pancartes « à vendre » sont aujourd’hui plantées devant plusieurs demeures du centre-ville.

Graaff-Reinet, région du Karoo. Le mercure indique 32 degrés Celsius en ce mercredi matin de janvier. En 2019, un été anormalement chaud et des pluies à 75 % sous les normales ont terriblement affligé la région, et la sécheresse frappe encore fort. Dans ce joyau touristique de l’Afrique du Sud, visité pour son charme architectural, la majorité des foyers sont sans eau depuis au moins cinq mois.

Un peu au sud, à Adélaïde, Danie Roesch a perdu la totalité de sa récolte de citrons en ce début de 2020 et mis au chômage plusieurs employés. Réputé pour sa viande d’agneau de fine qualité, le Karoo compte ces jours-ci plus d’un fermier au bord de la faillite.

L’enseignant Rowan van Aarde raconte que l’eau ne coule plus des robinets de son école secondaire, obligée de se fier à un puits creusé dans l’urgence, dont la durée de vie est inconnue.

Des files d’attente chaotiques lors du passage hebdomadaire des camions réservoirs de Gift of the Givers : telle est la nouvelle normalité dans les townships de Graaff-Reinet, de Makhanda et d’Adélaïde. L’« ONGisation » de la provision de service gagne du terrain en Afrique du Sud, palliant la dégradation de l’État-providence.

Corene Conradie, ex-planificatrice financière convertie en octobre dernier en travailleuse humanitaire pour l’ONG Gift of the Givers, se consacre désormais corps et âme à abreuver ses concitoyens. « Un matin, en route vers le travail, j’ai aperçu une dame étendue sur le trottoir. Je lui ai demandé “Mama, qu’est-ce qui se passe ?” Elle m’a dit que l’eau l’avait rendue malade et qu’elle n’avait pas les moyens d’acheter des bouteilles pour elle et ses deux petits-enfants. Elle avait donc décidé de franchir à pied plusieurs kilomètres pour demander à l’hôpital de fournir à sa communauté de l’eau propre. »

Depuis ce jour, Corene Conradie passe le plus clair de son temps sur ses deux téléphones portables, à répondre aux appels à l’aide de travailleurs communautaires et d’autres résidents de Graaff-Reinet qui ont urgemment besoin d’eau potable. « Dernièrement, nous avons eu des températures de 42-43 degrés. Quatre townships de la ville sont complètement privés d’eau. Les mères sont inquiètes pour les infections, les maisons pour personnes âgées souffrent aussi beaucoup de cette situation. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À pareille date l’année dernière dans le réservoir Nqweba, l’eau qui sortait des robinets de Graaff-Reinet dégageait une forte odeur de poisson mort.

Ce jour-là, son équipe livre des réservoirs de 2500 litres destinés à des townships démunis en périphérie de la ville et à des cliniques. Des grands-mères transportent de peine et de misère leur chaudière remplie à ras bord et des enfants jouent du coude pour remplir leur bouteille.

Une approche fondée sur des solutions d’urgence rapides qui laisse perplexe quant à l’aspect « développement durable » de ces interventions. Kevin Winter, spécialiste de l’eau à l’Université du Cap, se dit très inquiet par le manque d’encadrement des interventions de Gift of the Givers. « Ils agissent dans l’urgence. Leur travail, à plus long terme, sera difficile à soutenir. »

Le Cap. En plein été austral de 2020, le verdoiement des beaux jardins de la ville contraste avec les gazons brûlés et les piscines vides de 2018. Le spectre du jour zéro fait partie du passé et les Capetoniens ne sont plus sommés par la municipalité de restreindre leur consommation d’eau à 25 litres par jour par personne.

Plusieurs citadins continuent toutefois de faire des réserves et d’économiser l’eau potable. Un samedi matin de janvier, des Capetoniens de tous les niveaux socio-économiques ont défié la cohue du match de rugby opposant les Stormers aux Hurricanes pour venir puiser leurs 25 litres de bonne eau à la source de Newland. « C’est de la meilleure eau que ce qui coule dans mon robinet. Et on ne sait jamais quand la prochaine sécheresse va nous tomber dessus », estime Nazeema Abrahams.

En 2018, la sécheresse qui a créé l’état d’urgence hydraulique au Cap était directement attribuée à une augmentation de la température moyenne en Afrique du Sud et à une baisse significative des pluies. Les courbes climatiques montraient qu’il fallait remonter à 1850 pour trouver une telle situation de sécheresse.

Pour l’instant, il est impossible de prévoir à quelle fréquence se reproduiront ces périodes de sécheresse. Ce que nous savons, par contre, c’est que les périodes entre les sécheresses seront plus courtes

 

La pluie a été exceptionnellement généreuse au Cap dans les 24 derniers mois, écartant le risque de pénurie hydraulique. Faut-il en conclure que tout est redevenu comme avant pour la Mother City ? Pas tout à fait, affirme Kevin Winter, un spécialiste de l’eau à l’Université du Cap. « Pour l’instant, il est impossible de prévoir à quelle fréquence se reproduiront ces périodes de sécheresse. Ce que nous savons, par contre, c’est que les périodes entre les sécheresses seront plus courtes », dit le chercheur, qui confirme que les schémas météorologiques ont bel et bien changé. « Nous assistons désormais à des événements plus sporadiques et à une fréquence plus élevée de pluies diluviennes. De plus, les pluies surviennent désormais à des moments où nous nous y attendons moins. Il peut pleuvoir beaucoup en novembre alors qu’historiquement, les mois de juin, juillet et août composent la saison des pluies. »

Pourquoi Le Cap s’en sort-il si bien, alors que dans d’autres secteurs du pays, c’est le désastre ? Est-ce que la question de l’accès à l’eau en Afrique du Sud est surtout liée aux pluies, aux changements climatiques ou à la gouvernance ? « C’est un peu tout ça », concède Kevin Winter, qui indique que les variations climatiques dans les neuf biomes de l’Afrique du Sud sont également de plus en plus imprévisibles.

« Nous devons continuer de développer des processus et des approches naturelles », indique le chercheur, qui considère que le recyclage des eaux grises et le maintien des bonnes pratiques d’économie d’eau adoptés par les Capetoniens font aussi partie de la solution. Quant à la menace d’un chaotique jour zéro, Kevin Winter considère que cette approche ne sera plus envisagée par la municipalité du Cap. « Il y aura assurément d’autres épisodes de sécheresse dans cette ville qui prend de l’expansion. Je pense que l’expression “jour zéro” ne reviendra plus : les citoyens ne veulent pas une approche fondée sur la peur, mais plutôt des actions fondées sur un sentiment de confiance lucide. »

De la prolifération des systèmes de récupération d’eau de pluie (les Jojo tanks) aux usines de dessalement des eaux, en passant par les douches de deux minutes, Le Cap a bel et bien entamé un virage pour l’obtention du statut de ville « aquaresponsable ». À Muizenberg, au bord de l’Atlantique, nous avons même rencontré un entrepreneur qui transforme l’air en eau, avec le concours de machines génératrices d’eau atmosphérique. Ray de Vries nous offre quelques bouteilles de son eau pétillante fabriquée à même l’air marin de la côte ouest de l’Afrique du Sud, à travers des machines. « Au Cap, nous comprenons que l’eau est précieuse », dit celui qui approvisionne quelques restaurants bien cotés de la ville.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Afrique du Sud

Villes visitées Johannesburg, Phuthaditjhaba, Adélaïde, Makhanda, Graaff-Reinet, Le Cap.

Enjeu Il y a deux ans, la ville de Cape Town en Afrique du Sud envisageait d’imposer un «Jour Zéro» en fermant les robinets de ses citoyens pour cause de sécheresse historique. Si des pluies généreuses combinées à l’effort concerté des Capétoniens ont pour le moment écarté le spectre de ce scénario, plusieurs régions de l’Afrique du Sud sont toujours au bord du désastre.