Une élection dont le peuple algérien ne veut pas

Une scène de rue dans la capitale, Alger, en avril.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une scène de rue dans la capitale, Alger, en avril.

Les « réalités alternatives » peuvent causer des dégâts bien réels, et le journaliste algérien Aïssa Moussi le sait désormais un peu plus que d’autres.

À la mi-novembre, l’homme a été suspendu par sa rédaction après avoir osé remettre en question publiquement la véracité du titre mis à la une du quotidien pour lequel il travaille, Le Temps d’Algérie. En lettres de bois, le journal proche du pouvoir y affirmait : « Unanimité sur la nécessité de voter en masse », pour parler de la campagne électorale présidentielle en cours dans ce pays du Maghreb. Une façon de voir les choses en total décalage avec ce que les Algériens expriment depuis plusieurs mois dans les rues, selon M. Moussi, et encore plus depuis le déclenchement de cet appel aux urnes du 12 décembre prochain.

« Ce n’est pas la réalité, laisse tomber le collègue joint au téléphone à Alger il y a quelques jours. La majorité des Algériens ne veulent pas de ces élections et l’affirment sans ambiguïté dans la rue. Ces élections sont rejetées par le peuple et, en toute conscience, comme journaliste cherchant à témoigner du présent le plus justement possible, j’ai décidé de dénoncer ce traitement orienté de l’information », manipulée à dessein, selon lui, par le régime pour laisser entendre qu’à l’aube du vote, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Si l’unanimité est loin d’être évidente pour cette élection — une troisième tentative de scrutin depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika en avril dernier —, son caractère particulier, lui, ne fait toutefois aucun doute. « Ce n’est pas une présidentielle normale, admet Karim Djebloun, un Algérien de Montréal qui fait campagne auprès de la diaspora pour un des candidats dans la course, l’ex-directeur de campagne de Bouteflika, Ali Benflis. Ce scrutin divise les gens, en Algérie, comme ici. » Et le contraire aurait été étonnant.

En effet, depuis le début de l’Hirak, cette grande révolution des sourires qui a fait tomber l’ancien président, des millions d’Algériens réclament le départ de toutes les autres figures de son régime autoritaire, en appelant en même temps à la refondation de l’Algérie sur des bases démocratiques saines. La séparation des pouvoirs et l’instauration d’un véritable État de droit sont ainsi mises sur la table par le mouvement comme préalable avant de choisir un nouveau président.

Et forcément, le scrutin actuel, orchestré par un gouvernement de transition où l’homme fort est toujours le chef de l’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, n’inspire aucune confiance chez les tenants d’un « dégagisme » qui utilisent les rues algériennes comme chambre d’écho à leurs revendications. Vendredi dernier, une foule d’une ampleur exceptionnelle a manifesté dans la capitale en ce 41e rendez-vous hebdomadaire, le dernier avant la présidentielle.

Les cinq « A »

La liste des candidats dans la course donne du carburant à leurs craintes. Tous des apparatchiks, ils forment un groupe homogène aux points communs nombreux qui vont jusqu’à la première lettre de leur prénom. Après les trois « B » — Abdelkader Bensalah, Tayeb Belaiz et Noureddine Bedoui, les trois hommes clés du régime Bouteflika —, l’Algérie est désormais placée face aux cinq « A » : d’abord, Abdelmadjid Tebboune, sept fois ministre et premier ministre dans un gouvernement Bouteflika, et Ali Benflis, premier ministre au début du siècle et ex-secrétaire général du Front de libération nationale, le parti du pouvoir. Ce sont les deux favoris.

Viennent ensuite, Abdelkader Bengrina, ancien ministre du Tourisme et unique voix des partis islamistes dans la course, Azzedine Mihoubi, ex-ministre de la Culture, chef du Rassemblement national démocratique (RND), lié au FLN de Bouteflika, et Abdelaziz Belaïd, autre homme du sérail, fondateur du parti El Moustakbal en 2012, proche de la mouvance de Bouteflika. Avec eux, « point de changement », a résumé le quotidien El Watan il y a quelques jours en parlant de ce quintette d’aspirants aux clés du palais d’El Mouradia — le palais présidentiel — comme des « symboles de la continuité du même système qui tient en otage tout un pays ».

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

« Le climat de ces élections est très tendu, résume à l’autre bout du fil Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Le régime s’est durci. La rue s’est radicalisée et perturbe systématiquement les déplacements des candidats à travers le pays », les forçant dans l’ensemble à faire campagne de manière discrète et souvent chaotique.

« Le pouvoir ne s’est pas attendu à une telle résistance, dit Aïssa Moussi. Ces élections sont contestées tous les jours par la population. Il y a bien des marches proélections qui sont organisées, mais elles frisent le ridicule en rassemblant de petits groupes de vieux et d’enfants qui, parfois, ne savent même pas pourquoi ils sont là. »

Opposition en prison

Depuis le début de la campagne électorale, plus de 350 manifestants ont été arrêtés, accusés d’entrave à la tenue du scrutin ou de tentative de déstabiliser le pays. « Ce n’est pas un environnement favorable à la tenue d’une élection libre et transparente, ajoute M. Salhi, d’autant plus que 140 leaders politiques, animateurs de mouvements sociaux et membres de la société civile sont toujours en prison », incarcérés dans les dernières semaines sous des accusations opportunistes. Le 28 novembre, l’Union européenne a d’ailleurs adopté une résolution dénonçant les atteintes aux libertés civiles en Algérie, à la veille de cette présidentielle, en soulignant entre autres la mise sous les verrous de Karim Tabbou, figure phare de l’opposition politique, et de Kamel Eddine Fekhar, défenseur des droits de l’homme, pour ne citer qu’eux.

Le climat de ces élections est très tendu. Le régime s’est durci. La rue s’est radicalisée et perturbe systéma­tiquement les dépla­cements des candidats à travers le pays.

Néanmoins, pour Karim Djebloun, proche du pouvoir en place, l’Algérie ne peut pas rester sans président plus longtemps. Selon la Constitution, le gouvernement de transition est arrivé à échéance techniquement le 9 juillet dernier, mais le président par intérim a prolongé son mandat, devant l’incapacité du régime sortant à faire aboutir une élection, après l’annulation des votes du 18 avril, puis du 4 juillet dernier, faute de candidats. « Les gens veulent changer le système, mais le prochain président va pouvoir le faire aussi, en changeant le système de l’intérieur. »

Cinquante-sept ans après avoir obtenu leur indépendance pour mieux tomber dans une succession de régimes plus ou moins autocratiques, les Algériens au coeur de l’Hirak sont loin d’être prêts à se laisser avoir une nouvelle fois par ce genre de promesse. « Ce régime est illégitime, et ses élections le sont tout autant, dit Rabah Moulla, professeur d’informatique à Montréal et figure forte de la diaspora algérienne de la métropole mobilisée contre le régime toujours en place. Ce que nous demandons depuis février, ce sont des élections libres et transparentes, et les conditions ne sont pas rassemblées pour le moment. Et ce que nous voulons désormais, c’est l’annulation de ce scrutin. »

Selon lui, l’expression « jamais deux sans trois » devrait dicter la suite des choses. Mais il s’accroche aussi à la seule campagne qui pour le moment mérite son attention : la campagne « makache el vote », ou « zéro vote » en français, qui appelle à laisser les urnes vides le 12 décembre prochain tant que le gouvernement de transition ne répondra pas aux attentes d’une Algérie rêvant de démocratie et d’un président choisi loin des règles d’hier pour la diriger et la conduire vers demain.