La Tunisie exposée à l’indécision des urnes

Une demi-douzaine de formations politiques, islamistes, laïques, populistes  ou liées à l’ancien régime vont devoir s’entendre pour partager le pouvoir.
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse Une demi-douzaine de formations politiques, islamistes, laïques, populistes  ou liées à l’ancien régime vont devoir s’entendre pour partager le pouvoir.

Scrutin de l’incertitude ? Ou scrutin de l’indécision ? À la veille du premier tour de l’élection présidentielle en Tunisie, les deux mots se font compétition pour qualifier le vote historique qui, dimanche, va poser un jalon de plus dans la trajectoire de cette jeune démocratie, berceau du Printemps arabe de 2011.

Vingt-six candidats, dont l’un est en prison, font face à un électorat désorienté, affecté autant par une crise de confiance envers les politiciens que par une profonde crise économique. Un terreau qui a favorisé la croissance du populisme, mais également les divisions au sein des forces politiques en place, fragilisant ainsi la transition politique en cours.

« L’avenir de la Tunisie est compliqué, mais il n’est pas incertain, résume à l’autre bout du fil Noomane Raboudi, politologue à l’Université d’Ottawa et spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient. Depuis sept ans, le pays arrive à sortir de la crise politique en mettant en place des institutions solidifiées. La démocratie est un système qui peut être long à instituer et c’est au coeur de ce processus que le pays se trouve encore aujourd’hui. »

N’empêche, cette deuxième élection présidentielle libre depuis la chute du régime autocratique de Ben Ali le 14 janvier 2011 se distingue par l’émergence de figures fortes aux valeurs démocratiques pas toujours évidentes.

Le prochain président va hériter d’un pays ingouvernable. Mais en même temps, plusieurs candidats se sont engagés à adopter les réformes nécessaires pour sortir de cette impasse.

Nabil Karoui, du parti Kalb Tounes (« Au coeur de la Tunisie »), un des favoris dans cette course, nourrit d’ailleurs cette tendance. À la tête d’un empire de la publicité et d’une chaîne de télévision privée, celui que l’on surnomme le « Berlusconi tunisien » mène en effet une campagne populiste depuis une cellule de prison où la justice l’a envoyé fin août pour blanchiment d’argent et évasion fiscale. Vendredi, sa demande de libération a été rejetée. Dimanche, il ne pourra donc pas aller voter.

Cette arrestation reste une aubaine pour ce pourfendeur des élites et du système, qui ainsi a pu se poser dans les derniers jours en victime d’une cabale orchestrée, selon lui et ses partisans, par le premier ministre Youssef Chahed, candidat lui aussi au poste de président laissé vacant en juillet par la mort en fonction de Beji Caïd Essebsi. Ce complotisme a certainement renforcé ses appuis auprès d’une base vivement touchée par la hausse du chômage ou l’affaissement des comptes publics, dont les gardiens du système en place seraient les principaux responsables, selon elle.

« Nabil Karoui n’a pas un instinct politique très développé, mais il sait que, pour obtenir le soutien de la rue, il faut exploiter la crise et donner l’impression aux gens qu’il va pouvoir les aider dans leur quotidien », dit M. Raboudi. Une solution simple à des enjeux complexes : la dette publique a atteint 77 % du PIB en Tunisie, où le taux de chômage est désormais de 15 % — 30 % chez les jeunes diplômés. En huit ans, le pouvoir d’achat de la classe moyenne aurait fondu de moitié, sous la pression d’une inflation de 7 % au premier semestre de 2019 et d’une balance commerciale agricole déficitaire qui fait grimper le prix de biens essentiels. Depuis 2011, la valeur du dinar tunisien s’est dépréciée de 65% par rapport à l’euro.

Qui blâmer ? Le peuple peine à répondre avec conviction à la question, ce qui favorise la fragmentation spectaculaire de l’offre politique. Des 26 candidats, 7 sont issus du parti Nidaa Tounes (« Appel de la Tunisie »), le parti au pouvoir, et 6, du mouvement islamiste conservateur Ennahda (« Mouvement de la renaissance »), dont Abdelfattah Mourou, une des figures ascendantes de la campagne, fait partie.

« Son image de papi tunisois fait sourire. Il rassure et inspire confiance. Mais son plus grand défaut est d’être islamiste, et l’expérience exige que l’on ne fasse jamais confiance à un islamiste », résume le chroniqueur politique tunisien Nizar Bahloul dans les pages du journal Business News. « Il rappelle, par moments, le loup du Petit Chaperon rouge. »

Dans un pays où la majorité du vote reste hostile à cette formation politique qui risque de « faire reculer la Tunisie de dix siècles en arrière », prétend le chroniqueur, Mourou risque toutefois d’attirer une partie des 20 ou 25 % d’électeurs conservateurs séduits par les perspectives traditionalistes qu’il défend. « En Occident, notre peur de l’islamisme tend à surestimer ses capacités de pouvoir et d’influence, tempère toutefois Noomane Raboudi, de l’Université d’Ottawa. Lors du dernier mandat, les islamistes se sont discrédités. S’ils proposent autre chose qu’une politique conservatrice, ils vont être rejetés par les urnes. »

C’est d’ailleurs sur ces fantômes du passé que mise l’avocate Abir Moussi, autre personnage politique, qui a elle aussi un peu plus attiré l’attention lors des débats électoraux que d’autres. « Son discours d’affrontement à l’égard du système et des islamistes a été bien reçu, dit M. Raboudi. Mais elle reste encore un peu trop attachée à la vieille garde », particulièrement à l’esprit du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ex-parti de Zine el Abidine Ben Ali, transposé dans le Parti destourien libre, formation d’extrême droite, que l’avocate battante de 45 ans préside.

Reste que cette nébuleuse électorale — qui se prépare à rejeter la seule candidature intellectuelle, celle de Saïd Aïdi, sorte de Michael Ignatieff tunisien dont le discours éclairé et la vision très scandinave de la politique et de la société n’ont pas réussi à atteindre le peuple, faute d’une langueadaptée — arrive à faire ressortir une certitude : le scrutin de dimanche va amorcer un changement de paradigme important dans la transition démocratique en cours. Ce changement permettra de passer d’un système de pouvoir reposant sur deux partis à un système où une demi-douzaine de formations politiques, islamistes, laïques, populistes ou liées à l’ancien régime vont devoir s’entendre pour partager le pouvoir, particulièrement au lendemain des législatives du 6 octobre prochain.

« Le prochain président va hériter d’un pays ingouvernable, dit Noomane Raboudi. Mais en même temps, plusieurs candidats se sont engagés à adopter les réformes nécessaires pour sortir de cette impasse. » L’attribution de plus de pouvoir au président fait partie des réformes envisagées, mais représente également un pari dangereux pour un pays qui a déjà connu l’autoritarisme présidentiel.

« Quels que soient les blocages vécus par la Tunisie, il reste que ce que les Tunisiens ont fait et font mérite d’être valorisé et soutenu, ajoute l’universitaire canadien d’origine tunisienne, qui suit avec admiration la transformation politique de ce pays qui pourrait, à terme, inspirer l’Algérie voisine, dont le peuple appelle actuellement au même type de réforme. Ils règlent leurs différends par les boîtes de scrutin alors que le reste du Moyen-Orient règle ça avec des boîtes de munitions. »