Mort de Robert Mugabe, vénéré et haï

Robert Mugabe brandit son poing dans un amphithéâtre à Harare, en 1984.
Photo: Alexander Joe Archives Agence France-Presse Robert Mugabe brandit son poing dans un amphithéâtre à Harare, en 1984.

Héros de l’indépendance, il a tenu le Zimbabwe d’une main de fer durant 37 ans et l’a plongé dans une crise économique sans fond : l’ancien président Robert Mugabe est décédé vendredi à 95 ans, à Singapour, moins de deux ans après avoir été renversé.

Un deuil a été décrété dans tout le pays jusqu’aux funérailles, dont la date n’a pas été communiquée, en l’honneur de l’un des derniers « pères de l’indépendance » en Afrique, à qui le parti au pouvoir, la Zanu-PF, a accordé le titre de « héros national ».

De nombreux pays africains ont rendu un hommage appuyé et unanime au « libérateur » du Zimbabwe, tandis que le Royaume-Uni, l’ancienne puissance coloniale qui a entretenu des relations exécrables avec le régime de Mugabe, a dénoncé son « règne autocratique ».

Selon Adam Molai, un neveu par alliance, Robert Mugabe est mort de vieillesse : hospitalisé cette semaine, « il est décédé entouré de sa famille », a-t-il dit à la presse à Singapour.

C’est son successeur Emmerson Mnangagwa, arrivé au pouvoir après un coup de force de l’armée en novembre 2017, qui a annoncé le décès du « père fondateur du Zimbabwe ».

« Le commandant Mugabe était une icône de la libération, un panafricain qui a consacré sa vie à l’émancipation […] de son peuple », a dit sur Twitter M. Mnangagwa.

   

De père de l’indépendance à tyran

Robert Mugabe avait pris les rênes de l’ex-Rhodésie, devenue indépendante, en 1980. Pendant son règne de 37 ans, l’un des plus longs sur le continent africain, il est passé du statut de père de l’indépendance et ami de l’Occident à celui de tyran.

À sa chute, sous la pression de l’armée, de son parti et de la rue, il a laissé un pays à l’économie exsangue, où le chômage dépasse les 90 %.

À l’image de son parcours et de son héritage, sa mort a suscité des réactions extrêmement contrastées.

L’Afrique du Sud et la Chine ont salué la mémoire d’un dirigeant « exceptionnel ». Un « combattant de la libération et champion de la cause de l’Afrique contre le colonialisme », a souligné le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, dont le pays entretient des relations très étroites avec le Zimbabwe, notamment en raison du soutien de Mugabe pendant de longues années à la lutte contre l’apartheid du Congrès national africain (ANC). Le président russe, Vladimir Poutine, a salué sa « grande contribution personnelle » à l’indépendance du Zimbabwe.

Londres, en revanche, a rappelé que les Zimbabwéens avaient « souffert trop longtemps » et a espéré que le pays puisse désormais « continuer à suivre un chemin plus démocratique et prospère ».

La vie continue

Au Zimbabwe, pays embourbé dans une crise économique depuis des décennies, la population continuait vendredi à vaquer à ses occupations comme si de rien n’était.

« En tant que leader, la seule chose qu’il a fait de mal est de rester au pouvoir pendant trop longtemps », a estimé Joshua Tsenzete, un habitant de la capitale, Harare.

Le principal parti d’opposition, le Mouvement pour le changement démocratique, a estimé que, en dépit de ses « énormes différences politiques » avec l’ancien président, Robert Mugabe avait « immensément contribué » « à la lutte pour la libération ».

« Il nous a libérés des colons et il nous a donnés des terres », a dit un autre habitant d’Harare, George Bindu. Robert Mugabe avait lancé, au début des années 2000, une réforme agraire controversée, destinée à redistribuer à la majorité noire les terres agricoles principalement aux mains des Blancs. Cette réforme a précipité le pays, ancien grenier à céréales de l’Afrique australe, dans une terrible crise économique et financière.

En Afrique du Sud, l’heure était au soulagement vendredi au sein de la très importante communauté zimbabwéenne qui a fui le pays. « Je suis contente qu’il soit mort », a expliqué Palmolive Nxumalo, une serveuse de 38 ans. « On ne voulait pas être ici, mais on est venus à cause de la situation que Mugabe a créée. »

« Mugabe laisse un héritage mitigé », a résumé un analyste zimbabwéen indépendant, Austin Chakaodza. « Il fut le libérateur de ce pays, puis son destructeur. Il a mis en place des politiques qui ont fait du Zimbabwe la risée du monde », a-t-il estimé.

Accueilli en libérateur en 1980, Robert Mugabe a d’abord mené une politique de réconciliation, au nom de l’unité du pays, qui lui a valu des louanges générales, notamment dans les capitales étrangères. Mais rapidement, le héros a eu la main lourde contre ses opposants.

Ses abus contre l’opposition, des fraudes électorales et surtout sa violente réforme agraire lui ont valu les condamnations de l’Occident.

Le « camarade Bob », longtemps jugé insubmersible, a été progressivement lâché par les fidèles de son régime.

Fin 2017, à la suite d’un coup de force de l’armée soutenu par la Zanu-PF, le plus vieux chef de l’État en exercice de la planète à l’époque était contraint de démissionner.

Il a été remplacé à la tête du pays par son ancien vice-président, Emmerson Mnangagwa, qu’il avait limogé quelques semaines auparavant.

Les espoirs de la population à l’arrivée au pouvoir de ce dernier se sont vite évanouis. Quant à Robert Mugabe, depuis sa démission humiliante, il n’avait plus fait que de très rares apparitions publiques.