La République centrafricaine comme champ de bataille

Photo: Adrienne Surprenant Avec l’aide d’une jeune voisine, Joséphine Dimba utilise des branches pour réparer l’abri temporaire qu’elle a construit à côté des ruines de sa maison.

En République centrafricaine, une route de 35 kilomètres devient un no man’s land pendant 20 mois d’affrontements. Le village de Pombolo se transforme en enclave sans aide humanitaire, soins de santé ou commerce.

« Avant, nous étions les enfants du même père, de la même mère. Il n’y avait pas de conflit entre nous. Le but de tout cela, nous ne pouvons pas le savoir. C’est comme si le diable était venu », illustre Eugène Frédéric Foulou, maire du village de Gambo. « La guerre ne peut pas continuer. Il y a trop de pertes et ça ne résout rien. » Assis à ses côtés dans une chambre d’hôtel délabrée, Ousman Nzaiga, son homologue de Pombolo renchérit : « Le problème de la République centrafricaine est la pauvreté qui crée les conflits. Si vous n’avez rien à manger et que vous voyez le bétail du voisin, ne le prendriez-vous pas ? »

Il y a un mois, dans le sud-est de la République centrafricaine (RCA), les maires et leurs villages étaient à couteaux tirés. Ce conflit pour le contrôle des ressources centrafricaines a éclaté dans la capitale en mars 2013. Les affrontements entre groupes armés de la Séléka, coalition à majorité composée de musulmans, et les milices anti-Balaka, rassemblant principalement des chrétiens et des animistes, ont transformé le pays en champ de bataille.

On ne peut même plus tuer de bœuf pour le manger ou le vendre. Tout a été pillé. Je dois faire un effort pour nourrir mes petits-enfants.

Quand l’Union pour la paix en Centrafrique, ce groupe armé issu de la Séléka, attaque le village de Gambo, le 3 août 2017, l’enfer entre dans le Sud-Est. Le 5 août, l’UPC tue près de 45 personnes dans un centre de santé. Deux mois plus tard, en représailles, les anti-Balaka de Gambo encerclent Pombolo et massacrent citoyens et bétail.

Au cours des 20 mois de conflit entre Gambo et Pombolo, des civils prennent part aux combats. Ils subissent de lourdes pertes. La moitié de la population de Pombolo se cache en forêt. Quelques maisons restent, écrasées par les arbres, leurs briques enfouies sous l’herbe haute.

Photo: Adrienne Surprenant Des membres de l’organisation Médecins Sans Frontières se sont rendus à Pombolo à deux reprises pour une mission de vaccination en mars dernier. Ils sont revenus à l'hôpital avec les 12 personnes les plus gravement malades et les membres de leur famille qui les accompagnaient.

« Pendant plus d’un an, je n’ai même pas pu sortir du quartier. Je ne faisais que prier pour que Dieu me garde », se remémore Massoud, chef du quartier peul, un peuple de pasteurs établi sur une bonne partie du continent africain. Comme lui, ceux qui restent sont isolés : la route vers la ville la plus proche traverse le territoire ennemi. Presque aucune aide ne parvient à Pombolo. « On ne peut même plus tuer de boeuf pour le manger ou le vendre. Tout a été pillé. Je dois faire un effort pour nourrir mes petits-enfants. » Tout autour, les hommes acquiescent tristement en se préparant pour la prière du soir.

Médecins sans Frontières (MSF) évalue que, début 2019, le taux de malnutrition aiguë sévère atteignait 5,4 % parmi les moins de cinq ans à Pombolo. Ce pourcentage frôle le niveau de famine fixé par l’Organisation mondiale de la Santé.

Photo: Adrienne Surprenant Un groupe de catholiques prie à proximité d’une croix de fortune. Leur église a été détruite il y a un an et demi.

Difficile reconstruction

Fin mars 2019, les maires de Gambo et Pombolo ainsi que les groupes armés qui y sévissent signent un accord de paix local. Rassurées, près de 2000 personnes retournent à Pombolo, dans ce qui reste de leurs maisons : des ruines. La saison des pluies complique la préparation des briques pour la reconstruction. « La pluie nous trouvera debout, sans rien au-dessus de la tête », se plaint François Mbouela, épaules fortes malgré ses 60 ans. « Notre village est devenu laid, très pauvre, dévasté. »

Un chargé de projet pour la première organisation humanitaire sur place avec MSF raconte : « Pombolo était en isolement complet, c’était une enclave sans aide humanitaire, mais il y avait des besoins partout notamment en ce qui concerne la sécurité alimentaire. Il y avait des gens qui n’avaient vraiment rien à manger. On parle de crise extrême. » Il déplore l’isolement des populations : « Ça se passe franchement tout le temps, notamment dans le Sud-Est, où il y a des besoins extrêmes. »

Photo: Adrienne Surprenant «La pluie nous trouvera debout, sans rien au-dessus de la tête», se désole François Mbouela, aux épaules fortes malgré ses 60 ans.

En RCA, 80 % du territoire est contrôlé par des groupes armés qui gardent la mainmise sur les ressources. Avec l’accord de paix négocié à Khartoum — le huitième ratifié depuis le début du conflit — l’État cherche à reprendre le contrôle en dehors de la capitale. Il a fait des concessions qui choquent la population : des membres éminents de groupes armés sont aujourd’hui ministres.

« Je ne sais pas ce qui va arriver demain », dit Mermoz, l’un des anciens chefs anti-Balaka de Gambo. Il a abandonné l’école à 18 ans pour attaquer Pombolo après le meurtre de sept membres de sa famille par l’UPC. « La paix est le premier progrès, le développement de ce pays. Mais si nous voulons la paix, nous devons être face à face et dire : tu as défendu ton camp, j’ai défendu le mien. »