Afrique: le «président du ghetto» veut diriger l’Ouganda

Moins d’un an après avoir été passé à tabac par la police du président Yoweri Museveni, Bobi Wine a annoncé mercredi son intention de briguer la présidence ougandaise lors des élections de 2021.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Moins d’un an après avoir été passé à tabac par la police du président Yoweri Museveni, Bobi Wine a annoncé mercredi son intention de briguer la présidence ougandaise lors des élections de 2021.

Le député d’opposition et chanteur Bobi Wine a annoncé mercredi son intention de briguer la présidence ougandaise lors des élections de 2021, lançant un défi au chef de l’État Yoweri Museveni, qui dirige le pays d’une main de fer depuis 1986.

« Au nom du peuple d’Ouganda, je vous défie [Yoweri Museveni] lors d’une élection libre et juste en 2021 », a-t-il déclaré mercredi lors d’un rassemblement à son domicile à Kampala, face à des partisans survoltés par l’annonce.

Né Robert Kyagulanyi dans le bidonville de Kamwokya, Bobi Wine, 37 ans, s’est fait connaître en tant que musicien de reggae et de rap au sein du groupe Ghetto Republic of Uganja. Il aimait à cette époque arborer la feuille de cannabis sur ses plaques de voiture et porter des dreads. Il menait la vie typique d’une vedette de la musique : le stupre et la fornication.

Puis la politique arrive tout d’abord dans sa musique. La chanson Dembe lancée en pleine campagne électorale en 2016 interpelle directement le président ougandais et lui demande pourquoi il demeure au pouvoir. En 2017, il se lance dans l’arène politique ; exit les dreads et l’attirail du fumeur de ganga, Bobi Wine se présente en tant qu’indépendant.

Lors de cette élection partielle organisée en raison d’irrégularités, Wine bat les candidats du parti de Museveni, le Mouvement de résistance national, ainsi que du principal parti d’opposition, le Forum pour le changement démocratique. Bobi Wine amorce sa carrière politique, il se fait dès lors appeler le « président du ghetto ».

Les débuts de Museveni

Le président Yoweri Museveni, lui, au pouvoir depuis le 29 janvier 1986, avait succédé à 24 années de violences et de désintégration politique. À son époque, il arrivait lui aussi comme un vent de renouveau pour ce pays instable et corrompu depuis son indépendance.

Museveni et son armée avaient pris le pouvoir après cinq ans de combats acharnés contre l’administration chaotique de Milton Obote, qui elle-même succédait à la tristement célèbre dictature d’Idi Amin Dada.

Sa présidence opère plusieurs changements : il rétablit l’ordre public et restaure l’État. Ses premières années en tant que président sont une véritable lune de miel, mais comme beaucoup de dirigeants africains, Museveni ne voudra pas quitter le pouvoir. Il modifie ainsi la Constitution en 2005 pour lui permettre de se représenter, et il est réélu. En 2014, il tente de faire passer une loi antihomosexualité imposant la peine de mort pour les récidivistes et l’obligation de dénoncer des individus homosexuels.

Dans un pays où la vaste majorité de la population a moins de 30 ans, Museveni ne semble plus en phase avec son époque.

Le 13 août 2018 est une date importante dans la carrière politique de Bobi Wine. Ce jour-là à Arua, une ville du nord du pays, le convoi du président est caillassé. La réplique de Museveni sera immédiate et incisive. Bobi Wine ainsi qu’une trentaine de personnes sont arrêtés, son chauffeur est assassiné et Wine est accusé de trahison et emprisonné. Quand on le voit réapparaître devant les tribunaux, Wine a du mal à marcher et a les traits tirés, il a été passé à tabac.

Mais Museveni n’avait pas calculé la force des médias sociaux et perd quelque peu le contrôle. Une vague de protestation gagne alors l’Ouganda, la jeunesse démontre qu’elle en a marre et des rassemblements sont organisés un peu partout au pays pour demander la libération du « président du ghetto ».

Amnistie internationale, la chanteuse Angélique Kidjo, l’écrivain nigérian Wole Soyinka et même Chris Martin de Coldplay demandent tous la libération de Bobi Wine. Le mot-clic #FreeBobiWine devient un outil qui répand le nom du chanteur-député. Il sera finalement libéré sous caution et part aux États-Unis se faire soigner.

Un politicien et un symbole sont nés, Museveni a désormais un véritable rival.

« Free Bobi »

Nous avons rencontré Bobi Wine il y a quelques semaines. Quand nous arrivons dans le ghetto du chanteur-député, à Kamwokya, l’un des plus grands bidonvilles de la capitale Kampala, ce qui frappe, c’est qu’il semble partout. On retrouve sur les murs du quartier des graffitis « Free Bobi » et des portraits du chanteur.

Quand on le retrouve à son studio qui est aussi le bureau de son parti politique, Bobi est en survêtement. En marchant quelques minutes dans la rue avec lui, on constate que tout le monde lui serre la main et l’encourage, il est ici chez lui.

« Je suis le président du ghetto, nous dira-t-il plus tard en entrevue. C’est une responsabilité que j’ai depuis mes débuts en musique dans ce quartier où je vous reçois. »

Le président du ghetto a aujourd’hui plus d’un million de « fans » sur sa page Facebook. Son mouvement est très actif sur les médias sociaux, le soft power par excellence d’aujourd’hui.

« Vous devez savoir que tout ce qu’on dit sur l’Ouganda doit être compris avecla perspective que le président qui gouverne ce pays est au pouvoir depuis 33 ans », nous rappelle Wine pendant notre entretien.

« Le mot “liberté” n’a aucune signification dans ce pays. Tout le monde a la liberté de parler de tout sauf de l’avenir de l’Ouganda. Personne n’a le droit de se plaindre de la violence policière, personne n’a le droit de se plaindre de la censure, personne n’a le droit de se plaindre de la taxe sur les médias sociaux. Nous sommes ici pour prendre la parole contre ce gouvernement et cela fait de nous des cibles, nous sommes régulièrement arrêtés, battus, et des proches ont été assassinés. »

La taxe sur les médias sociaux a été créée par le gouvernement en juillet 2018 pour lutter contre les conséquences du bavardage en ligne. Le gouvernement impose une taxe de sept sous par jour pour accéder à WhatsApp, Facebook et Twitter, ainsi que des sites de rencontre comme Tinder ou Grindr.

« Ce qu’il a oublié, dans un pays où 80 % des jeunes n’ont pas de travail, c’est que ces médias sociaux servent aussi à trouver du travail et à faire la promotion de soi envers d’éventuels employeurs », explique Wine.

Depuis notre rencontre, Wine avait fait une tournée européenne et américaine et a finalement annoncé qu’il se présenterait sous la bannière de son mouvement politique people power aux prochaines élections.

« Je connais les dangers auxquels je vais faire face en défiant Museveni, mais j’ai été encouragé par les Ougandais, qui m’ont dit que je suis le leader qu’ils veulent », a-t-il déclaré mercredi à l’AFP en officialisant sa candidature.

*NDLR: Une petite correction a été apportée après la mise en ligne.