Libye: Washington empêche l’ONU de condamner l’attaque à Tripoli

Des militaires libyens du gouvernement d’union nationale regardent les débris du centre de détention de migrants attaqué mardi.
Photo: Mahmud Turkia Agence France-Presse Des militaires libyens du gouvernement d’union nationale regardent les débris du centre de détention de migrants attaqué mardi.

Les États-Unis ont empêché mercredi l’adoption, par le Conseil de sécurité de l’ONU, d’une condamnation unanime de l’attaque meurtrière, la veille en Libye, d’un camp de détention de migrants, ont indiqué des diplomates.

Aucune explication n’a pu être obtenue dans l’immédiat auprès de la mission américaine sur les raisons du blocage des États-Unis à un projet de texte proposé par le Royaume-Uni, qui appelait aussi à un cessez-le-feu et au retour à un processus politique.

Selon une source diplomatique européenne, aucune instruction n’est venue de Washington pour un feu vert définitif à la publication de la déclaration.

Au moins 44 migrants ont été tués et une centaine blessés dans un bombardement aérien contre leur centre de détention en Libye, tard mardi à Tajoura, une banlieue est de Tripoli.

La frappe a été attribuée par le gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli aux forces rivales de Khalifa Haftar engagées dans une offensive pour s’emparer de la capitale d’un pays plongé dans le chaos depuis 2011.

Mais le porte-parole des forces pro-Haftar, Ahmad al-Mesmari, a démenti toute implication dans l’attaque, accusant en retour le GNA de « fomenter un complot » pour leur faire endosser la responsabilité du carnage.

Photo: Hazem Ahmed Associated Press Au moins 44 migrants ont péri et plus de 130 ont été grièvement blessés, selon un communiqué de la Mission des Nations unies en Libye (MANUL).

Le centre de détention abritait environ 600 migrants, en majorité des Érythréens et des Soudanais, et deux de ses cinq hangars ont été touchés, selon le responsable du centre Noureddine al-Grifi. Quelque 120 migrants se trouvaient dans le hangar n°3 qui a été touché de plein fouet.

Sur les lieux, couvertures maculées de sang, débris et morceaux tordus de la structure métallique du bâtiment entourent un cratère de trois mètres de diamètre, a constaté l’AFP.

« Il y avait des cadavres, du sang et des morceaux de chair partout », a raconté depuis son lit d’hôpital Al-Mahdi Hafyan, un Marocain de 26 ans dont la cuisse a été transpercée par un morceau métallique du toit.

Lui et son compatriote sorti indemne et assis à côté de lui à l’hôpital de Tripoli étaient venus ensemble en Libye pour tenter la traversée de la Méditerranée vers l’Europe.

L’émissaire de l’ONU, Ghassan Salamé, a condamné un « carnage ignoble et sanglant » dans un communiqué de la Mission de l’ONU en Libye.

C’est la deuxième fois que le centre est touché depuis le début de l’offensive des pro-Haftar le 4 avril.

Appel à une enquête

Mardi soir, des médias pro-Haftar ont fait état de raids à Tripoli et à Tajoura, après des menaces de ces forces d’intensifier les raids à la suite d’un revers dans la bataille de Tripoli.

Les forces de Haftar ont revendiqué par ailleurs un nouveau raid aérien mercredi soir contre le seul aéroport fonctionnel de la capitale libyenne, provoquant la suspension des vols.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a demandé une « enquête indépendante » sur l’attaque contre le centre et réitéré son appel à un « cessez-le-feu immédiat en Libye ».

« L’ONU avait fourni la localisation exacte du centre de détention aux parties » en conflit afin d’éviter qu’il ne soit pris pour cible », a expliqué le porte-parole de M. Guterres. Ce drame « souligne l’urgence de fournir des abris sûrs à tous les réfugiés et migrants jusqu’à ce que leurs demandes d’asile soient satisfaites ou qu’ils soient rapatriés en sécurité » dans leur pays d’origine.

Photo: Hazem Ahmed Associated Press La frappe aérienne a été attribuée par le gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli, aux forces rivales de Khalifa Haftar.

L’ONU a maintes fois exprimé son inquiétude sur le sort d’environ 3500 migrants et réfugiés « en danger dans des centres de détention situés près de zones d’affrontements ».

Mettant à profit l’indécision internationale, les deux camps libyens rivaux restent persuadés de pouvoir l’emporter grâce à leurs soutiens et s’approvisionnent en conséquence en armes en violation de l’embargo onusien imposé pour la Libye depuis 2011.

Le maréchal Haftar, homme fort de l’Est libyen, est soutenu notamment par les Émirats arabes unis et l’Égypte, tandis que le GNA, seul exécutif reconnu par la communauté internationale, bénéficie de l’appui de la Turquie.

Depuis la mi-avril et un appel téléphonique entre le président américain Donald Trump et Khalifa Haftar, un projet britannique de résolution réclamant un cessez-le-feu est resté lettre morte sur la table du Conseil de sécurité.

Selon des diplomates, «les Etats-Unis ne veulent pas de résolution» qui critiquerait l’offensive du maréchal Haftar.

Après le carnage, des ONG ont fait part de leur « effroi » et appelé à une enquête. L’Union européenne a condamné une « horrible attaque » et réclamé aussi une enquête. L’Union africaine, la France, l’Italie, le Qatar, le Nigeria et la Turquie ont également condamné la frappe.