Combat pour une Algérie laïque

«Les jeunes veulent rompre avec la décennie noire. Même s’ils ne l’ont pas vécue, pour la plupart ils viennent de familles qui en ont toutes été les victimes», affirme le poète et romancier algérien Karim Akouche, auteur de «La religion de ma mère».
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse «Les jeunes veulent rompre avec la décennie noire. Même s’ils ne l’ont pas vécue, pour la plupart ils viennent de familles qui en ont toutes été les victimes», affirme le poète et romancier algérien Karim Akouche, auteur de «La religion de ma mère».

Un nouveau régime démocratique. La fin du pouvoir absolu de l’armée, mais aussi… une Algérie laïque. Au lendemain du ramadan, ce jeûne commandé par l’islam, la revendication peut sembler pour le moins étonnante dans ce pays africain et musulman.

Et pourtant, depuis le 22 février et le début de l’Hirak, ce mouvement populaire qui appelle à une réforme démocratique dans ce pays placé sous le joug du clan Bouteflika pendant 20 ans, elle ne cesse d’être répétée en choeur lors des manifestations populaires qui rythment le quotidien de ce pays. Chaque vendredi, lors de la marche générale. Chaque mardi, durant celle des étudiants.

C’est ce que demande Fériel, 18 ans, en première année de médecine, rencontrée lors du dixième mardi des étudiants près de la place Maurice-Audin, un des épicentres des marches citoyennes. « Pour moi, l’Algérie de demain, je la rêve ouverte sur le monde, mais aussi sur la diversité des opinions, des cultures, des origines, des idéologies… » me dit-elle, les cheveux blonds au vent, sous le soleil d’avril. À côté d’elle, une amie sourit timidement, le voile religieusement placé sur la tête, tout en approuvant ses paroles.

L’islam est un instrument qui a permis à des clans de garder le pouvoir. Pour leur enlever complètement ce pouvoir, il faut désormais les empêcher de l’utiliser à nouveau.

« C’est la séparation des pouvoirs que nous voulons », dit Abdel-Hakim, 23 ans, croisé à l’ombre des grands arbres bordant l’avenue Pasteur, près de la Grande Poste. Il est étudiant en management. « De tous les pouvoirs : celui de l’armée, celui de la justice, celui de l’exécutif, et cela comprend aussi celui de la religion. »

Cette mise au diapason des appels à la destitution des principales figures du pouvoir, avec la construction d’un avenir où le religieux serait évacué des arcanes du pouvoir politique pour vivre uniquement dans les lieux de culte et la sphère privée, n’étonne pas le poète et romancier algérien Karim Akouche, auteur de La religion de ma mère.

« Les jeunes veulent rompre avec la décennie noire. Même s’ils ne l’ont pas vécue, pour la plupart ils viennent de familles qui en ont toutes été les victimes », dit le Québécois d’adoption, joint par téléphone en France où il donnait récemment une conférence sur les aspirations laïques de son pays natal.

La décennie noire ? Il s’agit de cette période sombre dans l’histoire récente de l’Algérie, de 1990 à 2000 environ, marquée par la montée de l’islamisme radical dans les sphères du pouvoir, puis par la violence et le terrorisme.

« L’islam est un vernis qui a été posé sur la société algérienne et qui, depuis l’indépendance en 1962, a été utilisé à des fins politiques », explique M. Akouche, qui rappelle que, pour sortir de la décennie noire, Bouteflika « a transformé l’islam politique », à l’origine du drame algérien de la fin des années 1990, en « islam culturel » en le faisant entrer dans toutes les institutions, y compris les écoles. L’enseignement de l’islam y est obligatoire pour les élèves de 6 à 18 ans.

« L’islam est un instrument qui a permis à des clans de garder le pouvoir, poursuit-il. Pour leur enlever complètement ce pouvoir, il faut désormais les empêcher de l’utiliser à nouveau. »

Une opposition qui s’organise

C’est la fin de la matinée dans l’immeuble très haussmannien, vestige du passé colonial français, de la rue Didouche Mourad où le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), un parti d’opposition algérien ouvertement laïque, a établi sa permanence.

En ce dixième vendredi du mouvement, les lieux grouillent d’hommes et de femmes venus se préparer pour cette autre grande marche du vendredi. Les conversations politiques galvanisent les militants. Des montagnes de baghrirs, ces crêpes kabyles « à mille trous », posées sur une grande table leur donnent de la force avant d’affronter la foule et le soleil.

« Dans les pays où la religion est utilisée à des fins politiques, il y a toujours des problèmes, fait remarquer Djamel Benyoub, militant et responsable des affaires juridiques de la formation politique. Nous voulons instaurer un État civil et républicain dans les principes de la laïcité. Il ne peut pas y avoir de progrès sans le respect d’autrui, sans la liberté de conscience. Pour être forte, l’Algérie de demain doit être une Algérie de tolérance. »

Rue Ben Messaoud, l’heure n’est pas au débat sur la laïcité, mais plutôt à la grande prière du vendredi pour la centaine de fidèles de la mosquée Al Rahma qui ont pris d’assaut les trottoirs avec leurs petits tapis. C’est le début de l’après-midi. La scène est impressionnante et Khaled Chaibi, un jeune graphiste d’Alger, me la décode rapidement devant ma surprise.

« La mosquée est remplie, alors les gens prient dehors, avant de participer à la marche. C’est important d’avoir ce contact spirituel dans la vie. Ça nous tient en équilibre. » Il ajoute : « La religion, c’est dans le coeur qu’elle doit être. Mais on peut aussi profiter du beau temps pour la mettre dans la rue, tant que cela reste quelque chose d’individuel. »

La complexité d’un mot

Pour Soufiane Djilali, président du parti démocrate Jil Jadid — qui veut dire « Nouvelle Génération » —, la grande majorité des Algériens pourraient bien s’entendre sur cette façon d’appréhender la religion, sans pour autant partager la même interprétation du terme « laïcité ».

« Confucius disait que les problèmes commencent quand on ne donne pas le même sens aux mots, et le mot “laïcité”, en Algérie, est de ceux-là, dit Soufiane Djilali, rencontré dans ses modestes bureaux d’une banlieue populaire d’Alger. Pour la population, être laïque, c’est militer contre les croyances religieuses. Conséquence : les Algériens ne se disent pas laïques, même s’ils le sont en grande majorité par le comportement. Ils estiment qu’il est possible d’être un bon citoyen tout en laissant la religion dans les foyers. »

Dans un pays où l’islam a été érigé au rang de « religion de l’État » par l’article 2 de la Constitution et où, également, le président doit être de « nationalité algérienne d’origine [et] de confession musulmane », précise l’article 107 du même texte fondateur, le débat sur la laïcité qui naît actuellement a encore beaucoup de chemin à parcourir, croit l’intellectuel algérien Amar Ingrachem.

« On pourrait passer des années à débattre de ces articles en vue de réécrire la Constitution, dit l’homme, assis à la terrasse d’un café près de la place Maurice-Audin. Tous les démocrates s’entendent sur la construction d’un État laïque, mais il faut reporter ce débat pour ne pas retarder le processus de transition. La Constitution actuelle est parfaite. Elle est très libérale. Ce qui l’a pervertie, ce sont les interprétations et les détournements vicieux qui ont été faits par l’État algérien. »

Photo: Anis Belghoul Associated Press Depuis quatre mois, les Algériens descendent dans la rue, deux fois par semaine, pour réclamer l’instauration d’une réelle démocratie dans leur pays.

Amar Ingrachem croit d’ailleurs que cette laïcité pourrait bien s’installer naturellement au sein de la population, sous la pression de la jeunesse et de ses appels au changement. En Algérie, 60 % de la population a moins de 35 ans, et elle réclame plus de liberté et plus d’ouverture. « Avec les réseaux sociaux, les jeunes voient très bien ce qui se passe ailleurs, dit Karim Akouche, et ils veulent la même chose pour eux en Algérie. Ils ne veulent pas être en retard sur la marche de l’Histoire. »

Assis sur une marche dans une ruelle en pente du quartier Meissonier, Nazih Cherouati, la jeune trentaine, acquiesce. Il fait partie des premiers « influenceurs du Web » à avoir participé à la formation du mouvement.

« L’Algérie doit devenir comme les autres pays développés, dit-il. Libre, démocratique et inclusive. Elle a l’économie, les moyens intellectuels et une jeunesse éduquée pour le faire. Oui, nos objectifs sont élevés, mais les Algériens sont très bons dans la course de fond. » Il fait référence ici à Noureddine Morceli, quatre fois champion du monde du 1500 mètres. « S’il faut être là toute l’année, nous allons y être, parce que c’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. »

Au coeur de la marche des étudiants du mardi, Saad, 23 ans, étudiant en deuxième année de droit, lui aussi, annonce la même persistance du mouvement, avec de l’optimisme en plus. « Nous avons déjà gagné, parce que le pouvoir a été affaibli », dit-il, avant de reprendre ses chants révolutionnaires du sommet des marches de la Grande Poste. « Et la suite, c’est nous qui allons l’écrire. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.