Mehdi et Khaled, ou l’enfance retrouvée

Rimouskois depuis 20 ans, Mehdi, à gauche, est retourné à Alger pour visiter son ami d’enfance, Khaled, et sentir le vent de liberté qui souffle sur son pays d’origine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rimouskois depuis 20 ans, Mehdi, à gauche, est retourné à Alger pour visiter son ami d’enfance, Khaled, et sentir le vent de liberté qui souffle sur son pays d’origine.

La grande histoire qui s’écrit au quotidien en Algérie depuis la naissance de l’Hirak, ce mouvement populaire qui appelle à la modernisation du pays, bouleverse aussi les plus petites. Après 19 ans de séparation, Mehdi Amir, 29 ans, vivant à Rimouski, en témoigne en retrouvant à Alger Khaled, son ami d’enfance resté au pays. Deuxième texte d’une série de deux.

Ça se passe comme ça à Alger. Les rendez-vous, y compris les plus attendus, les plus intimes, se précisent toujours par un coup de téléphone ou un message texte. La faute aux embouteillages et au chaos de la ville, qui nuisent à l’exactitude. « Je suis en bas de la rue. Je vous attends. »

C’était le milieu de l’après-midi dans le quartier Meissonier et Khaled Chaibi, 29 ans, jeune artiste travaillant dans le monde des communications, était bel et bien là. Souriant et fébrile à l’idée de revoir, pour la première fois depuis 19 ans, Mehdi Amir.

Son ami d’enfance a disparu en 2000, un mois à peine après le début de l’année scolaire, pour aller vivre au Canada. À Rimouski.

Les deux garçons du quartier populaire Belcourt, là où Albert Camus a passé son enfance, avaient 10 ans. La séparation a été vécue comme un déchirement. Le rapprochement, lui, ne pouvait pas se faire autrement que dans les sourires, les regards émus et quelques larmes.

« Depuis 19 ans, j’attends ce moment-là », dira Khaled, une fois la vague d’émotion passée, accroché au bras de son ami comme pour être bien sûr de sa présence. « Nous savions que nous allions nous revoir un jour, ajoutera Mehdi. L’actualité algérienne a un peu accéléré les choses ».

Le mouvement collectif qui anime les rues de l’Algérie depuis février dernier avec la naissance de l’Hirak, ce mouvement populaire qui appelle à la modernisation du pays, bouleverse aussi des trajectoires plus individuelles. Comme celles de Mehdi et Khaled, devenus « frères » dans la cour de l’école primaire Mohamed Douar, au temps de la décennie noire, séparés par l’émigration — entre 2000 et 2011, plus de 30 000 Algériens sont venus s’installer au Québec —, puis rapprochés en avril dernier par l’espoir d’un temps nouveau.

Presque 20 ans plus tard, assis au pied de l’arbre de cette cour de récréation, Mehdi se souvient. « J’habitais à Bouzareah, un secteur d’Alger contrôlé par les membres du Front islamique du salut [FIS], dit-il. Mon père nous avait changés d’école avec ma soeur, parce que notre quartier devenait un peu trop dangereux. »

À cette époque, la nuit, par la fenêtre de sa chambre, Mehdi entend régulièrement le cri des meurtres gratuits par égorgement et le son des rafales de mitraillettes, dans cet État dépouillé de ses droits par le fanatisme. Le jour, à Belcourt, le quartier de sa grand-mère, il s’invente au contact de Khaled un monde plus joyeux, en convoquant dans les conversations avec son ami des histoires de mangas, populaires chez les jeunes à cette époque, en jouant au football sur le boulevard Cervantes, en se chamaillant dans les ruelles du quartier ou autour des étals du marché de la rue Chopin.

« Après l’école, on discutait pendant des heures, assis sur ces marches, en regardant la baie d’Alger au loin », dit Khaled en désignant les escaliers qui descendent vers le jardin d’essai et désormais vers la bibliothèque nationale d’Alger, construite un peu plus bas.

« Avant le couvre-feu, on essayait d’avoir une vie normale. Même si la violence était partout autour de nous », y compris là où les deux garçons ne l’attendaient pas.

Complicité retrouvée

« Quand j’ai appris qu’on partait pour le Québec, ça a été une douleur vive », se rappelle Mehdi. Une douleur que les deux inséparables de 10 ans ont essayé alors d’atténuer en se mettant dans les mains ce genre de petits riens qui veulent dire beaucoup. « Khaled est un artiste. Il m’a fait un dessin que j’ai toujours gardé », dit l’un. « C’était un personnage de Dragon Ball Z, notre série préférée», dit l’autre en ajoutant: «Tu te souviens de la petite voiture que tu m’as donnée avant de partir? Je l’ai toujours gardée précieusement. »

Sous le soleil d’avril, 19 ans séparent les deux jeunes hommes, qui se regardent et se parlent depuis plusieurs heures avec une complicité que la distance et le temps n’ont pas réussi à éroder.

Dans le métro en direction d’Alger-Centre, Khaled va rester ahuri un instant quand Mehdi lui raconte son arrivée à Rimouski en 2000 et sa rentrée scolaire en septembre 2001, quelques jours à peine après le 11 Septembre. À l’époque, il ne parle pas très bien le français. En l’absence d’une classe d’intégration, on le place dans celle des cas à problème. « Les autres enfants m’insultaient et me traitaient de terroriste. Je savais d’où j’arrivais et je me demandais bien où je venais d’atterrir. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

En direction d’une banlieue, pour un méchoui des retrouvailles, Khaled va remercier un peu le « mektoub », le destin en arabe, mais surtout les réseaux sociaux de les avoir rapprochés après plusieurs années de silence.

« On est restés en contact pendant deux ans après le départ de Mehdi, dit-il. On s’écrivait régulièrement. De longues lettres. Et puis, il y a eu le tremblement de terre de 2003. La maison familiale a été détruite. J’ai perdu son adresse. J’ai déménagé dans un nouveau quartier. »

Retour au pays

En 2013, Khaled voit réapparaître Mehdi sur l’écran de son téléphone. Les deux jeunes hommes vont alors reprendre à distance le fil de leurs conversations. Sur la famille, les amis, les études, les ambitions personnelles et les histoires plus ou moins compliquées avec des filles, d’abord. Et puis, sur la politique depuis février dernier, le sujet qui cimente les conversations en Algérie.

« Khaled m’a donné envie de revenir plus vite que prévu, en me montrant des photos de lui dans les manifestations, au commencement du mouvement », dit Mehdi.

Comme des millions d’Algériens, Khaled a trouvé dans l’Hirak une raison de croire en l’avenir et, dans cette révolte pacifique, une fierté d’être Algérien qu’il ne manque jamais une occasion d’afficher. Il dit que la révolution des sourires ne peut que faire naître de bonnes choses et désormais n’a plus de raison d’en douter, puisqu’elle vient de lui rendre le sourire de son meilleur ami d’enfance.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'Albert Camus est né à Belcourt, a été modifiée.