Les défis de l’Afrique du Sud

Du président Nelson Mandela, il faut surtout retenir qu’il a mené la plus grande révolution de la planète.
Photo: Alexander Joe Archives Agence France-Presse Du président Nelson Mandela, il faut surtout retenir qu’il a mené la plus grande révolution de la planète.

En 1994, les Sud-Africains ont formé des files d’attente s’étirant sur plusieurs kilomètres devant les bureaux de scrutin des toutes premières élections démocratiques du pays. Lors de ce jour historique à jamais associé au miracle politique sud-africain, ils ont élu à 62,6 % Nelson Mandela. Le 10 mai de cette même année, les yeux de la planète étaient rivés vers l’Union Building de Pretoria, pour l’inauguration du premier président noir de l’histoire de l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, le pays de Nelson Mandela vit certes avec d’abyssales disparités sociales et raciales, un taux de chômage de 25 %, une croissance économique stagnante et une jeunesse désillusionnée. Mais c’est aussi un pays qui jouit d’une forte société civile, un pays doté d’une constitution des plus avant-gardistes et riche d’une vie culturelle en ébullition.

« En 40 ans de journalisme, l’investiture de Nelson Mandela demeure le plus grand jour de ma carrière », affirme la journaliste québécoise Lucie Pagé, qui évoque le souvenir d’avoir assisté au discours inaugural, dans la section VIP de l’Union Building, entourée d’une prestigieuse délégation de chefs d’État. « Ce jour-là, nous n’étions ni de droite, ni de gauche, ni des capitalistes, mais plutôt tous des êtres humains », évoque la journaliste établie à Johannesburg.

Du président Nelson Mandela, il faut surtout retenir qu’il a mené la plus grande révolution de la planète. Et ce, avec les mots et le coeur, rappelle Lucie Pagé. « C’était extraordinaire d’être là pour voir celui qui avait passé sa vie en prison tendre la main au chef du parti qui avait détruit sa vie et l’inviter à bâtir ensemble un pays, dans un contexte sans violence. La nation arc-en-ciel qu’est aujourd’hui l’Afrique du Sud, on la doit à Nelson Mandela. »

Si le grand humanisme, le courage et l’intégrité de Nelson Mandela ne sauraient être mis en doute, 25 ans de gouvernance du Congrès national africain laissent pourtant un goût amer à plusieurs. Et pour cause : en 2019, la gouvernance ininterrompue de l’ANC a été meurtrie par la corruption de l’ère Jacob Zuma, par le déni du VIH-sida de l’époque Thabo Mbeki, par des politiques néolibérales ayant favorisé l’enrichissement de la classe des « Black Diamonds » au détriment d’une distribution plus équitable des richesses.

Le paysage politique a changé, avec l’affiliation raciale des partis politiques qui n’est plus aussi tranchée qu’autrefois

« La question que se pose la population sud-africaine reste celle de savoir si [Cyril]Ramaphosa [le président de l’Afrique du Sud] sera en mesure d’éliminer la corruption, qui a causé des pertes de plus de 25 milliards de dollars canadiens depuis 2007 », indique Dan O’Meara, professeur en sciences politiques à l’UQAM, d’origine sud-africaine et ex-membre de l’ANC. Ce dernier rappelle d’ailleurs que l’Afrique du Sud demeure la société la plus inégale de la planète, avec un indice de Gini de 0,66. « Ce sont des élections cruciales, les plus importantes depuis 25 ans. »

De l’avis de Dan O’Meara, qui a rendu sa carte de l’ANC en 1996, il ne faut pas occulter le fait que Nelson Mandela, à la mi-temps de sa présidence, a cédé aux pressions des intérêts associés au capitalisme sauvage, permettant à la classe dominante blanche de conserver ses privilèges et ouvrant la voie à des politiques néolibéralistes qui ont mené à la corruption à travers l’État et à l’enrichissement d’une petite cohorte de Noirs liés au pouvoir. Pendant ce temps, le peuple demeurait maintenu dans une pauvreté absolue. « À ce moment de la présidence de Mandela, l’État n’a démontré aucune volonté de défendre le peuple et d’introduire des mesures qui amélioreraient leur vie », explique Dan O’Meara, qui se dit toutefois persuadé que, s’il était encore en vie, Nelson Mandela serait aujourd’hui « horrifié par la corruption et par ce qu’est devenu l’ANC. »

Nés libres dans un « monde mondialisé »

En 2019, la jeune génération des « Born Frees », qui n’a connu ni l’apartheid ni la lutte de Mandela et de ses camarades de l’ANC, est quant à elle prétendument apolitique, et néanmoins investie d’une conscience écologique et habitée par les défis d’une appartenance à un « monde mondialisé ». Bref, les raisons d’aller voter (ou pas) aux sixièmes élections post-apartheid ne sont plus les mêmes qu’en 1994, alors que grimpe chez les électeurs une certaine apathie, après les années Zuma qui ont pris fin en février 2018 et avec la nomination de Cyril Ramaphosa à la présidence intérimaire.

« Le paysage politique a changé, avec l’affiliation raciale des partis politiques qui n’est plus aussi tranchée qu’autrefois. La Democratic Alliance (jadis parti des Blancs) a aujourd’hui un leader noir. En revanche, l’ANC trouve un appui chez plusieurs électeurs blancs. Pendant ce temps, une cohorte exponentielle d’électeurs nés après 1994 s’identifie davantage au programme de l’Economic Freedom Fighter de Julius Malema qui, à 38 ans, rejoint davantage leurs préoccupations », observe Jason Musyoka, chercheur en économie du développement à l’Université de Pretoria.

« Plusieurs jeunes n’ont pas confiance dans les partis politiques en place, parce qu’ils ne perçoivent aucun changement. Ces jeunes luttent au quotidien contre le chômage, la pauvreté, la criminalité », ajoute Xoli Fuyani, une Capetonienne de 33 ans qui travaille dans une ONG qui oeuvre auprès de jeunes marginalisés des townships autour du Cap.

À la veille de l’élection, Xoli Fuyani se montrait toutefois indécise. Elle estime qu’aucune plateforme des partis en lice ne répond aux préoccupations des jeunes. « En ce qui me concerne, je vais assurément aller voter, même si je ne sais pas encore pour qui. J’estime que je n’ai pas le droit de me plaindre si je n’ai pas participé au processus », dit la jeune femme, qui était enfant quand l’Afrique du Sud a vécu la transition vers la démocratie.

« Mes parents et mes grands-parents ont connu l’apartheid. En grandissant, j’ai été témoin de la transformation du pays. Nelson Mandela a été l’instigateur de nombreux changements qui nous ont donné la liberté d’être, de voter, d’exister, d’occuper l’espace, de ne plus être marginalisés. Je comprends pourquoi bien des gens, comme mes parents ou des générations précédentes, se montrent si loyaux à l’endroit de l’ANC », dit la jeune Xhosa, qui vit à Guguletu, un township noir en périphérie du Cap.

En effet, même si elle tend à diminuer au fil des années, cette loyauté envers l’ANC demeure très forte chez plusieurs électeurs qui ont connu les années noires de la ségrégation raciale. « J’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont dit que, jamais dans leur vie, ils ne pourraient voter pour un autre parti que celui de Mandela », raconte Lucie Pagé.

« L’Afrique du Sud est aujourd’hui une société qui se définit davantage par la classe économique que par les différences raciales », observe Jason Musyoka, qui souligne comment Nelson Mandela a suivi et accompli son objectif d’accomplir la réconciliation raciale. « Il ne faut jamais oublier qu’il a permis à l’Afrique du Sud d’éviter une guerre civile, et ce, dans un climat de tolérance. »