Le pouvoir occulte algérien perd trois de ses têtes

Les choses s’accélèrent en Algérie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les choses s’accélèrent en Algérie.

Alors que l’Algérie est entrée lundi matin dans le mois sacré du ramadan, le régime algérien, chargé depuis avril de mettre en place l’après-Bouteflika, vient de faire passer le processus de transition en cours à une vitesse supérieure en arrêtant samedi, à la surprise générale, trois figures importantes du pouvoir occulte dans ce pays depuis plus de 20 ans. Un geste « fondamental » et « très sérieux », à la « symbolique forte », qui répond en partie aux aspirations du mouvement populaire qui agite le pays depuis le 22 février dernier, et dont les effets politiques vont être immédiats, estime l’intellectuel algérois Amar Ingrachen, chercheur, auteur d’essais et figure importante de l’opposition démocratique qui se structure dans ce pays.

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« Jusqu’à maintenant, les arrestations qu’il y a eues dans l’appareil gouvernemental et au sein des proches du pouvoir ont été perçues par le peuple comme des règlements de comptes, dit-il. Mais là, nous sommes face à une rupture majeure dans l’histoire politique de l’Algérie. »

Au lendemain de la onzième marche populaire dans les rues des grandes villes du pays vendredi, l’état-major algérien a porté un coup sévère à l’ancien régime, de toutes les figures duquel le peuple réclame la destitution depuis plus de 11 semaines. Saïd Bouteflika, le frère de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, mais également les généraux Mohamed Mediène, dit Toufik, et Athmane Tartag, dit Bachir, deux anciens dirigeants des services de renseignement algériens, ont été mis sous les verrous, au terme d’importantes tractations au sein du collège des hauts gradés de l’armée algérienne, qui protège les réformes actuelles, dans la nuit de vendredi à samedi.

  
Photo: Sidali Djarboub Agence France-Presse Saïd Bouteflika, frère de l’ancien président d’Algérie.

Sans aucune légitimité, Saïd Bouteflika était depuis 2013, et l’accident cardiovasculaire de son frère, le véritable détenteur du pouvoir exécutif en Algérie. Il a tenté de destituer dans les dernières semaines le chef de l’état-major, Ahmed Gaïd Salah, actuel homme fort du pays. Il profite depuis toujours du soutien de la France et des Émirats arabes unis, ce que les Algériens qualifient avec mépris et méfiance de « mains étrangères ».

Toufik est considéré depuis plus de 20 ans comme le « Dieu de l’Algérie ». Ancien patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), l’homme à la retraite est un intrigant qui, début avril, depuis sa résidence privée d’Alger, cherchait toujours à assurer la survie du système, malgré le profond appel au changement réclamé par la rue. Il a ainsi cherché à ramener au sommet de l’État Liamine Zéroual, ancien président algérien au service du système au cœur de la décennie noire, afin de ne pas perdre de son influence sur le monde politique et celui des affaires.

Quant à Bachir, « parrain du régime » et ex-dirigeant des services de sécurité (DSS) pendant cette même décennie noire, il était le fidèle serviteur du clan Bouteflika. Les trois hommes sont accusés de « complot contre l’autorité de l’État » et sont passibles de 5 à 10 ans d’emprisonnement.

« Saïd Bouteflika et Toufik étaient l’incarnation de ce qu’on appelle ici les forces extraconstitutionnelles, dit M. Ingrachen. Tout ce qui se faisait dans le pays se faisait de manière informelle et sous les injonctions de ces personnages. Dans la rue, la surprise est importante, parce que personne ici ne croyait qu’ils allaient finir par perdre leur statut d’intouchable. »

La semaine dernière, sur la terrasse d’un café d’Alger, près de la place Maurice-Audin, un des cœurs de l’Hirak, ce mouvement populaire algérien, l’intellectuel rencontré par Le Devoir estimait que le dialogue direct entre la population et l’État, induit par la révolte en cours, était toujours à l’avantage du pouvoir en place qui, selon lui, n’avait pas encore « accepté de jouer un jeu démocratique ». Lundi matin, au téléphone, sa lecture des événements avait changé. « Cela indique que le système a de bonnes intentions et qu’il est digne de la confiance que lui accorde le peuple. Curieusement, même le chef de l’état-major a souhaité que la mobilisation se poursuive. Avec le peuple, ils se rejoignent sur la nécessité de poursuivre le mouvement. »

Dans la rue, la surprise est importante, parce que personne ici ne croyait qu’ils allaient finir par perdre leur statut d’intouchable

Depuis le début de l’Hirak, une quinzaine de figures du régime ont été écartées du pouvoir, dont l’ancien président Bouteflika, l’ex-premier ministre Ahmed Ouyahia, Taleb Belaiz, ex-président du Conseil constitutionnel, ou encore le puissant homme d’affaires Ali Haddad. Dans les rues d’Alger, la population annonce qu’elle va maintenir la pression tant que Nourredine Bedoui, actuel premier ministre et ex-ministre de la Défense, Abdelkader Bensalah, chef de l’État par intérim, Mouad Bouchareb, président de l’Assemblée populaire nationale (APN), et Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major, ne connaîtront pas le même sort. M. Bouchared fait face à une procédure de destitution de son poste à l’APN, la chambre basse du Parlement algérien, après avoir été démis de ses fonctions de chef du parti Front national de libération (FLN) au pouvoir.

« Peu importent les développements, cette pression doit rester constante, estime le président du parti Jil Jadid [Nouvelle Génération], Soufiane Djilali. Cela oblige le pouvoir à faire des concessions, jusqu’à la concession de trop qui va entraîner sa propre disparition. » L’Algérie doit aller aux urnes le 4 juillet prochain pour choisir un nouveau président. Un processus électoral toujours incertain, car rejeté par une majorité qui réclame d’abord l’instauration d’un nouveau régime politique plus démocratique et ouvert.